Une levée temporaire des brevets pour produire plus de vaccins anti-Covid ? "La solution est ailleurs et elle dépend du politique"

Les vaccins permettront de sortir de la pandémie de Covid, mais encore faut-il que tout le monde puisse en bénéficier. C’est en substance le message de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui depuis des mois, n’a de cesse de dénoncer les disparités entre les pays, dans l’accès aux vaccins. Au 15 avril, sur les plus de 835 millions de doses administrées dans le monde, 48% l’ont été dans les pays riches, contre seulement 0,1% dans les 29 pays les plus pauvres.

"Un vaccin comme celui de Pfizer vaut près de 15 euros la dose et comme il en faut deux, cela coûte environ 30 euros par personne", explique Nathalie Coutinet, chercheuse au centre d’économie de Paris Nord. "Le vaccin AstraZeneca est moins cher, il vaut entre 2 et 3 euros. Donc, entre 5 et 6 euros pour une vaccination complète. Cela reste très onéreux pour beaucoup de pays. Ce sont donc ceux qui ont le plus de moyens – Etats-Unis, Royaume-Uni, Union européenne, Australie – qui ont accaparé les doses. Le problème, c’est que la production des vaccins anti-Covid ne suit pas. C’est la première fois dans l’histoire qu’il faut vacciner quasiment la totalité des adultes sur la planète dans un temps record ! Et comme les laboratoires disposent de brevets mondiaux, aucun laboratoire ne peut produire de vaccins sans leur accord".

Les firmes pharmaceutiques doivent-elles alors abandonner les droits de propriété intellectuelle pour produire plus de vaccins anti Covid-19 ? Une pétition circule dans ce sens, récemment, 170 anciens chefs d’Etat ou de gouvernement, dont François Hollande, Gordon Brown ou Ellen Johnson Sirleaf – et de prix Nobel comme l’économiste Joseph Stiglitz, ont exhorté le président américain Joe Biden à soutenir une levée des brevets.

Le sujet est en discussion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et aussi à Washington. "L’administration doit encore évaluer s’il est plus efficace de fabriquer le vaccin ici pour le distribuer ensuite aux autres pays ou si la levée de la propriété intellectuelle est une option", a déclaré la porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki.

Les avis sont partagés

D’un côté, il y a ceux qui estiment que nous dépendons d’une petite poignée d’industriels, Pfizer, Moderna ou encore AstraZeneca, qu’il faut suspendre les droits de propriété de leurs vaccins et confier leur fabrication à des laboratoires habilités à le faire. Sans payer donc des royalties qui coûtent très cher, mais en couvrant seulement les frais de production et autres rémunérations, en fonction des capacités financières des pays.


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Sur le plan légal, il existe un outil juridique reconnu par l’OMC – la licence obligatoire – qui permet à des pays d’imposer à l’industrie pharmaceutique de disposer des brevets, lorsque la situation sanitaire l’impose, comme dans ce cas-ci, avec la pandémie du coronavirus.

"L’Inde et l’Afrique du Sud ont demandé la levée de la propriété intellectuelle. Mais les membres de l’OMC et notamment les pays les plus riches, s’y sont opposés pour protéger leur industrie pharmaceutique", souligne Nathalie Coutinet. De fait, ces pays-là craignent que les laboratoires soient découragés par la perspective de moindres retours sur investissement. "Les firmes y sont opposées, parce que plus il y a de production de vaccins, plus les prix risquent de chuter. Et des prix plus faibles engendrent moins de profits", ajoute Nathalie Coutinet.

Nous attendons une action politique de la part de l’Europe

D’un autre côté, il y a ceux qui estiment que cette question des droits n’est pas essentielle. La directrice de l’OMC Ngozi Okonjo-Iweala, évoque une ‘troisième voie’. Selon elle, il y a une "croyance erronée selon laquelle les droits de propriété intellectuelle peuvent être une barrière à l’accès aux vaccins contre le Covid-19".

"Les droits de propriété intellectuelle aident – ils n’entravent pas – l’accès à l’innovation en permettant des investissements à long terme", renchérit son vice-président Patrick Kilbride.

"Pourquoi demander à Pfizer ou à une autre grande firme pharmaceutique d’obtenir les droits de son vaccin, alors qu’en effet, cela coûte très cher en royalties et que d’autres laboratoires peuvent le fabriquer eux-mêmes ?", explique de son côté Hugues Bultot, cofondateur d’Univercells, une société belge qui sous-traite la fabrication de vaccins, notamment anti-covid. "Si on prend l’exemple de l’ARN, on s’accorde à dire qu’il y a l’espace de propriété intellectuelle suffisant pour développer un vaccin. Nous, par exemple, nous pouvons repartir de zéro et développer un vaccin ARN assez rapidement. La technologie de base étant détenue par des universités, les licences sont très accessibles". 

Et d'ajouter, "le problème, c’est que beaucoup de laboratoires n’ont pas la crédibilité de Pfizer ou d’AstraZeneca, et n’ont pas leurs moyens. Et c’est là que nous attendons une action politique de la part de l’Europe. Dans une volonté d’aider l’Afrique ou l’Amérique du sud, l’idée est de remercier Pfizer de nous avoir aidés jusqu’ici, et de s’engager à mettre les moyens pour développer d’autres vaccins à moindre coût".

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José Castillo et Hugues Bultot, co-fondateurs d'Univercells © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

Il y a certainement des laboratoires disposés à proposer des conditions intéressantes

A ce jour, au total, près de 230 vaccins anti-Covid sont en cours de développement. Seule une douzaine sont sur le marché. De fait, tout vaccin doit recevoir une accréditation de la part d’une Agence nationale des médicaments et/ou de l’OMS. Cette accréditation suppose que le vaccin a respecté le protocole expérimental de fabrication, conformément aux exigences scientifiques. "A partir du moment où des laboratoires utilisent les mêmes technologies que celles des grands groupes, avec les mêmes exigences scientifiques, je ne vois pas pourquoi leurs résultats cliniques seraient moins bons !", observe Hugues Bultot. "Et il y a certainement des laboratoires qui sont disposés à proposer des conditions intéressantes pour développer rapidement des vaccins".

Pourquoi alors, ne pas produire des vaccins en Afrique ? A ce jour, il existe une dizaine de fabricants sur le continent, qui ont les moyens techniques et humains nécessaires, pour fabriquer des vaccins. Ils sont répartis dans cinq pays : Egypte, Maroc, Sénégal, Afrique du Sud, Tunisie.

L’Union africaine a annoncé le lancement d’un partenariat pour créer cinq pôles de recherche et de fabrication de vaccins sur le continent. Le Sénégal, l’Afrique du Sud et le Rwanda sont candidats. Et d’ailleurs, l’entreprise belge de biotechnologie Univercells a signé deux lettres d’intention pour des transferts de technologie, avec deux centres de recherche et de production de médicaments au Sénégal, dont l’Institut Pasteur de Dakar. L’objectif à terme, est de produire au Sénégal des vaccins, notamment anti Covid, pour la région.

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NevoLine, la technologie de production de vaccins développée par Univercells © Tous droits réservés

"Le transfert de technologie est fait de plusieurs éléments", explique José Castillo, cofondateur et directeur technique d’Univercells. "Le premier est le matériel biologique, c’est-à-dire la cellule qui sera utilisée pour produire un virus, et qui ensuite deviendra un vaccin. Il faut aussi un accompagnement pour l’acquisition des connaissances, la formation des opérateurs qui mettront en œuvre les procédés, ainsi qu’une aide pour l’installation des unités de production. Il s’agit aussi de veiller à la protection des opérateurs, de l’environnement, éviter des fuites biologiques. Veiller aussi à la sécurité des patients qui recevront les vaccins".

Avec ce transfert de technologie, le Sénégal est ainsi parfaitement capable de produire tous types de vaccins, dès lors que ceux-ci nécessitent une culture cellulaire : vaccins contre la rage, la rougeole, l’hépatite A ou encore la rubéole… et aussi des adénovirus anti-covid.

Cependant, le facteur temps reste un frein, s’il s’agit de partir de zéro avec une technologie ARN de base. Produire un vaccin nécessite du temps. Demander l’accréditation, aussi.

Peut-être faut-il alors s’adresser à des laboratoires qui n’ont pas ‘pignon sur rue’, et qui ne seront pas exigeants en royalties. Pour ce faire, les enjeux sont certes économiques, d’autant qu’il faut trouver des financements, mais tout cela dépend de la volonté politique.

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