Une journée avec deux avocats belges qui aident les réfugiés à Lesbos

Une journée avec les avocats européens qui aident les réfugiés à Lesbos
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Une journée avec les avocats européens qui aident les réfugiés à Lesbos - © Tous droits réservés

Ils sont plus de 4500 demandeurs d’asile entassés dans un camp sur l’île de Lesbos en Grèce. Parmi eux, une grande majorité a fui la Syrie, l’Afghanistan, l’Afrique ou l’Irak. Ils ont échoué à Lesbos en quête de sécurité et de protection contre la guerre et la persécution dans leur pays mais surtout dans l’espoir d’une vie meilleure en Europe. L’année dernière, 3000 demandeurs d’asile supplémentaires sont arrivés par rapport à 2017.

Nous avons pu passer une journée sur place à la découverte du travail de première ligne d’avocats européens bénévoles venus aider les réfugiés à comprendre les règles européennes du droit d’asile.

La Turquie, à 5 kilomètres de la côte

Nous arrivons en fin d’après-midi, via Athènes, dans le petit aéroport de Lesbos. Il ne fait pas très beau en ce moment, le temps est au gris et de la pluie est annoncée en soirée. Nous grimpons dans un taxi en direction de la plus grande ville de l’île, Mytilène. En longeant la côte pour nous rendre en ville, nous avons une vue directe la Turquie, à un jet de pierre de l’île grecque. Pour arriver à Lesbos, il ne faut que 5 à 7 kilomètres de traversée en bateau. La pression migratoire y est donc forte, les arrivées quotidiennes et cela dure depuis quelques années déjà.

Une histoire faites de migrations et de colonisations

Arrivés en ville, nous sommes débarqués devant notre hôtel situé en plein centre d’un petit port intérieur qui dessine les contours du centre-ville. A Mytilène vivent à l’année 28.000 personnes, et un peu plus durant la saison estivale. Même si la ville n’est pas la plus touristique de la région, elle demeure bien vivante et connectée au monde, car elle possède un campus universitaire. La Grèce est très demandée par les étudiants Erasmus en quête de découverte historique.

L’île a d’ailleurs, dans son histoire, connu bien des vagues migratoires et occupations diverses. Elle fut colonisée entre autres par les Romains, les Byzantins, les Vénitiens, les Ottomans avant de devenir grecque en 1916.

Au cœur de la rade intérieure, autre surprise, une série de petits bâtiments de guerre mouillent au cœur de la cité. Ses navires sont là pour soutenir l’effort de la marine grecque qui doit intercepter et contrôler l’arrivée quotidienne de migrants sur ce petit bout de terre de la mer Egée.

Arrivées de nuit

Le lendemain, surprise : juste en face de notre hôtel se trouve la partie du port où, derrière de hautes barrières, sont amenés les réfugiés arrêtés durant la nuit. Nous assistons ainsi à l’interrogatoire des arrivés de la nuit qui se réchauffent encore sous des couvertures de survie. On les fait descendre d’un bus, placer en file, on les interroge. Puis, tous, sauf cinq d’entre eux, remontent dans le bus direction Moria le grand camp de réfugiés sur l’île. Que feront-ils des cinq personnes restantes assises au sol ? Nous ne le saurons pas, ce sont des hommes seuls qui semblent âgés d’une vingtaine d’années.

Il faut descendre au déjeuner, à 9 heures nous avons une première réunion avec l’équipe d’Oxfam présente sur l’île pour nous présenter le projet et nous donner les règles à suivre avant notre visite au camp de Moria.

Le petit-déjeuner de cet hôtel réserve une autre surprise. Autour de nous, ne sont attablés que de jeunes hommes en bonne forme physique ; ce sont des gendarmes français et des officiers croates présents dans le cadre des opérations de Frontex, l’agence européenne chargée du contrôle et de la gestion des frontières extérieures de l’espace Schengen. Ils disparaissent soudainement dans une salle de réunion de l’hôtel. Sans faire de commentaires.

Frontex coordonne des opérations maritimes (par exemple, en Grèce, en Italie et en Espagne), mais aussi des opérations terrestres, notamment en Bulgarie, en Roumanie, en Pologne et en Slovaquie. Elle est également présente dans de nombreux aéroports internationaux dans toute l’Europe.

 

Des juristes volontaires

Nous nous retrouvons dans le centre de la ville. C’est là qu’Oxfam opère depuis un petit bureau de liaison où travaillent trois personnes. L’organisation travaille à Lesbos depuis 2015 pour assurer la protection des demandeurs et demandeuses d’asile. Ce programme consiste notamment à la diffusion d’informations, à organiser des ateliers dans un centre de jour pour les femmes et à fournir une assistance juridique et sociale aux demandeurs et demandeuses d’asile par l’intermédiaire de partenaires.

Cette assistance juridique, c’est European Lawyers in Lesvos (« ELIL ») qui la fournit. C’est l’une des rares ONG présentes sur l’île et c’est aussi le seul moyen pour un demandeur d’asile de bénéficier gratuitement de cette aide spécifique.

L’équipe sur place est composée d’avocats grecs spécialisés dans le droit d’asile et de juristes européens volontaires qui fournissent une assistance juridique gratuite et indépendante aux demandeurs d’asile à Lesbos. Leur credo : « Il est fondamental de défendre la primauté du droit, de protéger les droits de l’Homme et de garantir un accès significatif à l’assistance juridique ».

À ce jour, 144 avocats européens spécialistes de l’asile de 17 pays se sont portés volontaires et ont fourni, aux côtés de cette équipe d’avocats grecs permanents, une assistance juridique gratuite à plus de 9000 personnes.

Impact mesurable sur le terrain

Leur travail de terrain semble avoir un impact réel et démontrer l’importance de l’accès des demandeurs d’asile à une assistance juridique efficace : 74,5% de personnes aidées par l’ONG ont obtenu l’asile en Grèce, contre une moyenne de 46,5% pour ceux qui ne bénéficient d’aucune aide.

Près de 3600 personnes souffrant de lésions physiques ou mentales, de maladies ou de traumatismes sont reconnues comme vulnérables, ce qui signifie qu’ils ont pu quitter le camp de la Moria et se rendre en Grèce continentale. Plus de 900 personnes ont été reconnues comme pouvant bénéficier d’un regroupement familial dans d’autres pays européens.

L’ONG est également le principal fournisseur d’assistance juridique aux mineurs non accompagnés. Ceux-ci sont souvent enregistrés à tort comme adultes (plus de 500 cas au total) et demandeurs d’asile placé en détention (près de 200).

« Le processus d’asile qu’ils subissent est une procédure juridique complexe et en constante évolution dans laquelle il est difficile de naviguer. Pour cela, les demandeurs d’asile ne bénéficient d’aucune aide juridique fournie par l’État avant leur entretien et la plupart d’entre eux assistent donc à leur entretien sans s’être entretenus préalablement avec un avocat », précise Marion Bouchetel, chargée de plaidoyer politique pour Oxfam en Grèce.

Sans accès à l’assistance juridique, les demandeurs d’asile ne connaissent souvent pas leurs droits et obligations ou ne comprennent pas le processus et les critères appliqués lors de l’évaluation de leurs demandes d’asile. Ils sont donc nettement désavantagés lorsqu’ils assistent à leur entretien d’asile. Cela peut aussi souvent causer des problèmes et des retards dans le traitement de leur demande (il faut souvent au moins deux ans pour que la demande d’un candidat à l’asile soit réglée).

Marion Bouchetel et Nefeli Bami, senior protection officer, insistent : « L’assistance juridique n’est pas un besoin fondamental, donc cela semble superflu et il est difficile pour nous de mobiliser des fonds pour ce type de projet. Pourtant, l’accès à une information claire peut aussi aider à réduire le temps des procédures ».

« La plupart n’ont pas d’informations basiques sur les règles d’asile en Grèce »

Départ pour le camp de Moria

Nous prenons un taxi pour quitter Mytilène et nous rendre au camp de réfugiés situé à 7 kilomètres du centre-ville dans les hauteurs de l’île. Rapidement, nous apercevons des réfugiés marcher le long de la route, une mère poussant un improbable chariot suivi de trois jeunes enfants, des hommes seuls… Sous les oliviers, certains s’asseyent pour discuter.

Presque tous les demandeurs d’asile de Lesbos sont rassemblés dans le camp de Moria, où les conditions de vie sont pénibles. Plus de 4500 personnes y résident en ce moment alors que le camp ne peut normalement accueillir que 3100 personnes et a certains moments de l’année on peut y compter jusqu’à 10.000 personnes. Plus de la moitié des occupants sont des femmes ou des enfants, dont plus de 400 mineurs non accompagnés. Les chiffres ne cessent de croître, avec l’arrivée fréquente d’embarcations en provenance de Turquie.

Moria est divisé en deux parties distinctes, le camp officiel, un « hotspot », financé par l’Europe et, juste à côté, une zone « sauvage » appelé « l’oliveraie » où logent ceux qui ne trouvent pas de place à l’intérieur du camp. En 2016, la Grèce s’est engagée auprès de l’Union européenne à créer cinq hotspots sur les îles de Chios, Kos, Leros, Lesbos et Samos, situées à quelques kilomètres des côtes turques. Selon les normes onusiennes, le hotspot fournit de la nourriture, du logement, des soins de santé et procède à l’enregistrement.

Malgré une baisse importante des arrivées irrégulières en Grèce depuis le pic de 2015 (856.700 arrivées), ce chiffre est à nouveau parti à la hausse en 2018, passant de 35.400 arrivées en 2017 à 50.500 arrivées. Cette hausse se constate autant sur la voie maritime qu’à la frontière terrestre gréco-turque. Le nombre de morts et de disparus a également augmenté passant de 59 à 187 personnes. Malgré la mise en œuvre de la déclaration entre l’Union européenne (UE) et la Turquie depuis trois ans, la situation en Grèce reste particulièrement critique, voire se dégrade pour les demandeurs d’asile et les migrants maintenus dans les « hotspots » sur les îles grecques.

C’est ici que l’ONG European Lawyers in Lesvos travaille dans un container partagé avec une école d’alphabétisation.

Nous y rencontrons l’équipe qui travaille sur place dont deux jeunes avocats belges, Juliette Richir et Tom Coppee. Ils ont pris un mois de leur temps pour venir ici et aider à préparer les migrants à leur premier interrogatoire devant les autorités grecques. L’ambiance n’est pas au beau fixe : faute de financement suffisant, l’ONG vient d’apprendre qu’elle devra cesser ces activités dans deux jours et ce pour une durée incertaine, le temps pour le coordinateur sur place, Tom, d’effectuer une tournée en Europe à la recherche de nouveaux financements.

Pour des raisons de confidentialités, nous ne pourrons assister à ces préparations d’entretien.

« La situation ne s’améliore pas du tout... loin de là »

Nous passerons encore deux bonnes heures dans le camp, tentant de dialoguer avec les réfugiés. En vain. Les contacts ne sont pas simples avec les médias, déjà venus en nombre sur l'île.

Le camp est calme en cette matinée. Des jeunes, présents en nombre à Moria, sont pris par une partie de billes endiablée ; un instant de détente qui tente de faire oublier les conditions difficiles du lieu.

Retour au siège de l’ONG en ville

Retour dans le taxi direction centre-ville. L’après-midi les juristes bénévoles retournent au siège de l’association dans Mytilène. Une période nécessaire pour échanger entre eux, se vider la tête de toutes les histoires difficiles qu’ils ont emmagasinées durant les interviews. L’occasion pour Juliette Richir de se confier sur son travail.

Retour en soirée à Athènes, puis à Bruxelles le lendemain aux aurores. En Belgique, à la sortie de l'avion, nous serons reçus par sept policiers. Ils contrôleront avec beaucoup de zèle les passagers du vol Athènes-Bruxelles. Un contrôle qui sonnera pour nous comme le rappel que la politique de gestion des réfugiés en Europe peut aussi être vue comme sécuritaire, avant d’être humaine.

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