"Une femme qui a subi l'excision connaît des traumatismes sur le corps et l'esprit toute sa vie"

Madina Bocoum Daff, chef de projet de lutte contre les mutilations génitales féminines pour Plan International au Mali.
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Madina Bocoum Daff, chef de projet de lutte contre les mutilations génitales féminines pour Plan International au Mali. - © Alexandra Bertels/Plan

Aujourd'hui, jour de la Journée internationale de lutte contre l’excision, 125 millions de femmes dans le monde sont encore concernées par cette mutilation sexuelle.

Cette pratique, considérée comme une violation des droits de l’homme, existe partout dans le monde mais est particulièrement répandue en Afrique sub-saharienne et dans certains pays du Moyen-Orient.

Un des pays où l’excision est la plus fréquente est le Mali. C'est de là qu' est originaire Madina Bocoum Daff, la coordinatrice du programme de lutte contre l'excision de l'ONG Plan International dans son pays natal. Elle-même excisée dans son enfance, elle raconte : "Une femme qui, comme moi, a subi l'excision connaît l'impact des traumatismes sur le corps et l’esprit tout au long d’une vie. La douleur et la souffrance que j'ai endurées, mon enfance que j'ai perdue, ne peuvent être effacées simplement. Je suis née dans une famille qui pratique l'excision sous sa forme la plus sévère, l'infibulation qui, outre l'ablation des organes génitaux externes, consiste à coudre l'orifice vaginal pour le rétrécir. L’infibulation crée un véritable mur de chair et de peau autour du vagin et de la zone pubienne afin de rendre la jeune fille sexuellement inactive. Les tissus devront donc être coupés au couteau avant qu’une relation sexuelle puisse avoir lieu. La souffrance, la terreur et la honte ressenties dans le cadre du mariage sont donc inimaginables".

De graves conséquences pour la santé

Les mutilations génitales féminines (MGF), souvent pratiquées de manière très rudimentaires, peuvent entraîner des conséquences graves pour la santé des femmes qui les ont subies : des hémorragies ou des infections (notamment durant des accouchements très douloureux), la transmission de maladies telles que le SIDA ou l’hépatite, des sensations diminuées et des douleurs lors de relations sexuelles, l’incontinence urinaire (qui oblige des petites filles, honteuses, à abandonner l’école), des conséquences psychologiques et parfois la mort.

"L’excision a lieu dans les toilettes, à même la terre battue, sans dispositif d’hygiène et sans anesthésie. Le même couteau qui est utilisé pour exciser plusieurs filles n’est pas stérilisé. Elles passent l’une après l’autre, il y a donc des risques de contamination. Sur la plaie ouverte, on met un médicament traditionnel et on ne sait même pas à base de quoi il est préparé" explique Madina au micro de Françoise Wallemacq, journaliste.

Si à l’origine, ces mutilations faisaient partie d’un rite de passage à l’âge adulte et étaient pratiquées sur des jeunes femmes, on observe maintenant un abaissement de l’âge avant 5 ans. Certains prétendent que le bébé ne connaît pas la douleur. Mais pour Madina Bocoum Daff, ce n’est pas la raison principale : "reculer l’âge, c’est selon moi un moyen de perpétuer l’excision. Parce qu’une grande fille aujourd’hui, avec toute l’information qu’on a donné sur l’excision, ne va jamais accepter d’être excisée. Alors que le bébé n’a aucun pouvoir, aucun moyen de dire ‘non’. Il ne peut pas se débattre, dénoncer ou quoi que ce soit ".

Des croyances fortement ancrées

La militante malienne, qui elle-même a fait exciser ses deux premières filles, explique que c’est très difficile d’amener les gens à ne plus pratiquer l’excision car les croyances sont très ancrées au Mali : "je pense qu’il y a l’amalgame entre l’excision et la religion qui est là et qui fait que quel que soit ce qu’on endure, on pense toujours qu’il faut le faire parce que c’est une pratique religieuse. Du coup, on a décidé d’organiser des forums en invitant des leaders religieux et des érudits de beaucoup de pays pour faire la part des choses entre la religion et la pratique de l’excision. Ce n’est pas une obligation de la religion musulmane".

Il y a aussi d’autres convictions autour de l’excision. Les femmes non excisées porteraient malheur et ne pourraient avoir d’enfants. "Ce que nous devons faire, c’est d'abord de connaître ces croyances, de les comprendre et de trouver des arguments pour les défaire " déclare la coordinatrice de Plan International.

Une lutte difficile

Depuis les événements de 2012 et le passage du nord du Mali sous la coupe de groupes djihadistes, qui a entraîné une intervention armée de la France, "la lutte contre l'excision est revenue en arrière, les priorités ont changé" constate-t-elle. Mais elle espère qu'une loi d'interdiction sera votée dans quelques années comme cela s’est passé en Gambie, en décembre 2015.

Madina a eu beaucoup de mal à expliquer à sa mère qu’elle travaillait avec Plan Internationale pour lutter contre l’excision. "On nous apprenait qu’une femme doit savoir supporter la douleur en silence. Mais les mamans ne savent pas exactement ce qu’il se passe, elles ne rentrent pas dans la pièce. Je pense que le jour où une maman va rentrer, pour voir exactement ce que l'on va faire à son enfant, cette même maman ne reviendra plus avec un autre enfant".

Bien qu’elle estime que le débat est aujourd’hui accepté au Mali, elle craint toujours pour la santé de sa petite fille de 9 ans : "si quelqu’un amène ma petite fille à l’excision, je prie le bon dieu pour qu’elle reste là-bas, qu’elle ne revienne plus. C’est-à-dire qu’elle meure de complications. Si quelqu’un l’amène, je prie le bon dieu qu’elle meure dans ses bras ".

Pas seulement " une affaire de femme "

Mais les hommes ont aussi un rôle à jouer dans la lutte contre les MGF. Si certains estiment que c’est "une affaire de femme ", d’autres sont d’une aide précieuse : "quand un homme t’écoute et s’il adhère, sa décision est ferme. Pour le convaincre, ce n’est pas facile mais si un chef de famille décide que ‘ça ne se pratiquera pas dans ma famille’, ça ne se pratique pas" affirme Madina Bocoum Daff. 

Fabienne Richard, directrice du GAMS Belgique (Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles), estime qu’il faut absolument sensibiliser les hommes : "c’est leur responsabilité en tant que pères. Le problème, c’est que c’est un sujet très tabou chez les hommes, ils ont peur de parler de l’intime. De plus, il y a discordance entre ce que les hommes pensent et ce que les femmes croient qu’ils pensent. Elles connaissent mal l’opinion des hommes et du coup pratiquent l’excision au nom des hommes… Les femmes ont tellement intégré cette violence de genre qu’elles le perpétuent elles-mêmes".

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