Une enquête autour du Coran écrit par Saddam Hussein avec son sang

Cette photo (non datée) montre Saddam Hussein entouré de ses fils Oudaï (à gauche) et Qoussaï (à droite) à Bagdad.
Cette photo (non datée) montre Saddam Hussein entouré de ses fils Oudaï (à gauche) et Qoussaï (à droite) à Bagdad. - © KARIM SAHIB - AFP

Une des dernières "folies" de Saddam Hussein avant sa mort : écrire un Coran avec son sang. Secret bien gardé ou légende digne des "Mille et Une Nuits" ? Deux journalistes français, dont l'écrivain Emmanuel Carrère, ont enquêté en Irak afin de démêler le vrai du conte. Une histoire éclairante sur la personnalité du dictateur et sur l'Irak d'aujourd'hui. 

Dans le dernier numéro de la revue XXI, un récit digne d'un polar à succès : Saddam Hussein, à la fin des années 1990, aurait écrit un Coran avec son propre sang. L'information n'est pas un scoop, elle avait déjà circulé dans plusieurs médias en 2010, notamment dans le journal anglais The Guardian, mais peu de journalistes avaient investigué. Lucas Menget et Emmanuel Carrère s'en sont chargés.

Un acte blasphématoire aux yeux de l'Islam

Selon plusieurs de ses biographes, le point de départ de cette "lubie" du dictateur vient d'une promesse que Saddam Hussein se fait à lui-même : en 1986, son fils Oudaï, victime d'un attentat, est gravement blessé. Le dictateur jure alors que si Oudaï s'en sort, il écrira un Coran avec son sang. 

Oudaï survit à l'attentat. Saddam Hussein s'exécutera à la fin des années 1990, avec l'aide d'une infirmière, d'un calligraphe extrêmement doué et avec l'absolution des dignitaires religieux du pays. Le manuscrit qui compte 114 sourates et plusieurs litres du sang du dictateur irakien mélangés à des encres nécessitera deux ans de labeur. 

"Il était, à la fin de son régime, dans un délire politico-religieux. Il avait déjà fait construire une mosquée avec des tours en forme de pistolet-mitrailleur, par exemple", explique sur France Culture Lucas Menget qui a mené l'enquête. Aux yeux de l'Islam, l'acte que s'est juré d'accomplir Saddam Hussein est blasphématoire. Mais, les oulémas, les principaux représentants (sunnites) de l'autorité religieuse en Irak, sont "terrifiés", car "ils ne peuvent pas dire non à Saddam Hussein" et lui donnent ainsi leur autorisation, tout en espérant qu'il n'ira pas au bout de cette folie. 

Un objet présent dans l'inconscient collectif des Irakiens 

Mais, le dictateur ira au bout de son projet. Abbas Shakir Joody al-Baghdadi, son calligraphe attitré, travaillera jour et nuit, dans la peur, pour terminer l'ouvrage qui sera alors brièvement montré à la télévision irakienne avant d'être très discrètement conservé. 

Le reste de l'histoire est connue : en 2003, c'est la chute de la Bagdad de Saddam Hussein, prise par les Américains, et en 2006, l'exécution du dictateur. On ne reparlera du "Coran de sang" qu'en 2010 lorsqu'il fera l'objet d'un débat devant le Parlement irakien : faut-il ou non détruire les traces de cette "relique" ? 

Il n'y a aucune nostalgie par rapport à Saddam Hussein chez les Irakiens rencontrés par les deux journalistes, mais Lucas Menget, spécialiste de l'Irak, se dit surpris des réactions qu'il a récoltées : "Cela réveille de très mauvais souvenirs. Mais cela réveille aussi le souvenir d'un pays qui était certes une dictature terrible, mais qui n'était pas le chaos actuel, (...) après 17 années de guerre civile..."  

L'enquête autour du "Coran de sang" est à retrouver dans le numéro d'été 2018 de la revue XXI.

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