Une bombe à Derry-Londonderry: le Brexit fait tanguer la paix

Il ne reste que la carcasse de la voiture qui a explosé samedi à Derry-Londonderry
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Il ne reste que la carcasse de la voiture qui a explosé samedi à Derry-Londonderry - © PAUL FAITH - AFP

Une voiture piégée a explosé samedi soir devant la cour de justice de Derry-Londonderry, en Irlande du Nord. Un symbole : c’est là qu’ont été prononcées nombre de condamnations liées aux "troubles", ces trois décennies de violence que la région traîne encore comme un boulet, après vingt ans de paix.

C’est là aussi, dans la muraille qui longe le palais de justice, qu’une petite porte discrète permet de pénétrer dans le quartier dit "The Fountain" : une enclave protestante sur la rive catholique Derry-Londonderry.

Ses habitants ont refusé de déménager au plus fort des violences. Ils n’ont pas élu domicile sur l’autre rive du fleuve Foyle, dans les quartiers protestants. Ils ont tenu à rester dans ce bastion d’une centaine de maisons, protégées de hautes barrières et de barbelés. Et pour dire leur fidélité à Londres sur cette rive tournée vers Dublin, et pour faire un pied de nez insolent aussi,  ils ont peint leurs bordures aux couleurs de l’Union Jack.

Samedi, cette bombe… devant leur porte. Un attentat attribué au groupe de dissidents républicains "New IRA". Et ce lundi, les services de déminage sont intervenus sur deux autres camionnettes, renforçant l'angoisse en ville. 

Est-ce une étincelle ou un pétard mouillé ?

Le bien nommé "Peace Bridge"

En contrebas, une passerelle pour piétons et vélos enjambe le Foyle. C’est le "Peace Bridge" en partie financé par des fonds européens.

Avec ses deux piliers blancs symboliquement inclinés l’un vers l’autre, il figure sur les cartes postales. Mais au-delà du geste architectural, ce pont récent a effectivement rapproché des habitants des deux rives en les incitant à traverser. 

Dean vient de la rive protestante. Mais nous le croisons sur la rive catholique.

"Ce pont est vraiment bien pour les jeunes" dit-il du haut de ses vingt ans. "Il nous permet d’entrer en contact, de socialiser, de boire des verres ensemble. Parce qu’il n’y a pas de vrai lieu de rassemblement et de socialisation de l’autre côté du pont pour nous, les jeunes. Maintenant grâce à la passerelle, on traverse facilement à pied jusqu’ici. Et cela permet de découvrir assez tôt l’autre côté et l’autre religion, d’entrer en contact et de tisser des amitiés plus facilement."

Aujourd’hui, la jeunesse de Derry-Londonderry se mélange davantage que les générations précédentes, bien plus que celle qui a vécu dans la violence, et plus que celle qui a suivi, les quarantenaires biberonnés d’amertume.

"Nous on n’a pas participé à ce désordre", résume simplement Dean, né après l’accord de paix de 1998.  "Je me sens Européen", Brexit ou pas.

Mais l’incertitude le pèse, et les relents du vieux conflit. Dans sa ville, on dit encore "eux" et "nous". On se toise quand on se rencontre pour cerner, dans les vêtements, les prénoms ou les tatouages si l’autre est catholique ou protestant, républicain ou unioniste.

Et il sait que la paix qui permet, très lentement, de dépasser cette ségrégation reste très fragile.  

La frontière, un pont aussi

Cette paix a pourtant plus de 20 ans. L’accord du vendredi saint, le 10 avril 1998, prévoyait de retirer les check points de la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord (Royaume-Uni). D’y supprimer les contrôles douaniers. De tisser de nombreuses coopérations transfrontalières.

C’était une exigence côté républicain : garantir et  institutionnaliser cette proximité avec l’Irlande, à défaut d’une unification. Aujourd’hui, dans les rues de Derry-Londonderry, l’ouverture de cette frontière est désormais âprement défendue, comme un incontournable, dans le quartier protestant aussi par une toute grande majorité d’habitants.

Fermer la frontière réduisait la ville à un cul-de-sac coupé d’une partie de son hinterland. Rouvrir la frontière avait vivifié l’économie et les échanges, humains aussi.

Aujourd’hui la démarcation entre les deux pays est quasi invisible. Et chaque jour, quelque 35 000 personnes franchissent ces 500 km de frontière Irlande du Nord-Irlande sans même y penser pour travailler d’un côté, aller à l’école de l’autre, conditionner d’un côté un produit cultivé de l’autre.

Cette fluidité, de part et d'autre de la frontière, peut avoir des implications vitales : Derry-Londonderry accueille, par exemple, des centaines de patients irlandais dans son hôpital. Un accord de coopération leur permet de se faire soigner en oncologie. Des soins à une demi-heure de chez eux au Royaume-Uni, plutôt qu’en Irlande à plusieurs heures de route.

La paix avait permis d’ouvrir la frontière. Et l’ouverture de la frontière, avec ses bénéfices quotidiens, contribue à consolider la paix.

Mais le feu couve encore

Du "Peace Bridge" à Bogside, il y a cinq minutes de marche.

Bogside, c’est un quartier qui patauge dans les souvenirs. Des scènes d’affrontements s’étalent en fresques sur les flancs des maisons ouvrières. La scène d’un adolescent écrasé par un char. D'une jeune fille abattue d’une balle de soldat britannique.

Ou ce mur qui dépeint le "Bloody Sunday". Chacun ici, au-delà de 50 ans, peut raconter cette journée de 1972 où une marche pour les droits civiques, les droits des catholiques de ce quartier notamment, a été réprimée dans le sang. Les forces de l’ordre avaient ouvert le feu sur les manifestants. "Tout le quartier était à la marche" se souvient Jacky. Et tout le monde y connaissait, de près ou de loin, l’une ou l’autre des 14 victimes.

Le "Bloody Sunday" avait attisé les violences et ouvert près de trente ans d’affrontements dans ce quartier terreau de l’IRA (l’Armée Républicaine Irlandaise), muré dans un silence d’approbation ou de peur.

Don, ex-IRA, qui prêche la non-violence entouré de munitions

En plein cœur de ces rues de Bogside qui regardent encore vers le passé, Don fait de même.

Don est de permanence aujourd’hui, au petit musée improvisé dans une boutique de Bogside. Un musée mis sur pied par d’ex-paramilitaires de l’IRA.

Autour de nous, qui buvons un thé au lait après les politesses d’usage, un étalage d’armes, masque à gaz, munitions et photos de camarades de combat.

Don, cliché en main, fait les présentations... un tel est mort d’une balle... un tel, de grève de la faim en détention. Lui-même se présente: "Je m'appelle Don. J'ai fait quatorze ans de prison pour avoir tué un soldat. Premier tir aux côtés de l’IRA à l'âge de 14 ans".

Et paradoxalement, lui qui passe des matinées entières à garder ce mémorial se défend d’être nostalgique. " Je suis ici pour accueillir les jeunes du quartier, leur expliquer comment c’était avant et éviter qu’ils n’empruntent la même voie ".

Il tend sa carte de visite: il s’est reconverti en professeur de Yoga. Il dit ne plus vouloir entendre parler ni de politique ni de violence. "J’ai perdu des années de vie, perdu ma famille, pour rien. Je suis passé à autre chose " insiste-t-il, en dépit des apparences.

Mais les autres ? Est-ce que d’autres reprendraient les armes ?

"Il y a des gens ici en ce moment, deux groupes, qui croient toujours qu’ils peuvent renverser le pouvoir britannique par la violence. Et moi je leur répète : si nous avons essayé 500 ans sans y arriver, nous ne pouvons pas reprendre la même voie. Ca ne marchera pas."

En juillet, le retour des cocktails molotofs

La Cathédrale catholique de Derry-Londonderry, perchée quelques rues plus haut, a l’air de garder à l’œil le quartier et la ville. Son évêque s’y essaye en tout cas.

Donal McKeown a pris la parole dans la rue pour appeler au calme, en juillet dernier, aux côtés des autorités. C’était le lendemain d’une nuit d’émeutes comme il n’y en avait plus eu depuis bien longtemps.

Septante-quatre cocktails molotofs ont été jetés vers la police en une nuit, dans les rues même du " Bloody Sunday ". ET déjà cet été, le groupe " New IRA " avait été pointé du doigt mais, élément troublant, les lanceurs de ces bouteilles étaient à l’évidence des mineurs. Une photo montre un enfant de huit ans dans la horde. 

L'Evêque décode: "Il y a ceux, dans le mouvement républicain, qui étaient mécontents de l’accord de paix avec les britanniques… parce que l’Irlande du nord existe encore. Ils disent que Sinn Féin (le parti issu de l’IRA) a trahi tous ceux qui sont morts en siégeant dans un gouvernement d’Irlande du nord soumis au Royaume Uni. Mais ces dissidents-là ne seraient pas nombreux. Et ils auraient peu de soutien public : Derry se rend compte qu’il y a de l’argent à faire, dans une ville en paix et touristique. Derry profite trop de la paix pour avoir faim de conflit."

Même s'ils ne sont pas nombreux, ils peuvent faire des dégâts, nuance l’Evêque, parce qu’ils ont des exécutants à disposition. 

"Là où il y a de jeunes hommes défavorisés,  insatisfaits, qui se débattent avec des problèmes de santé mentale, d’addiction, vous trouverez toujours des gens pour les exploiter. C’était ce cas de figure-là l’été dernier : un monsieur bien connu de 52 ans est venu avec une voiture chargée de cocktails molotofs.  Et il a dit à un jeune de 15 ans : tu les jettes à la police et on paye tes dettes de drogue."

Face à cette association dangereuse d’anciens paramilitaires déçus et de jeunes paumés, Donal Mc Keown pointe la responsabilité des partis relais des ex-combattants, le Sinn Féin côté républicain, et le DUP côté unioniste. "Ils entretiennent une rhétorique dangereuse, la mémoire des combats et de leurs héros. La division sert leurs agendas politiques. Mais on ne peut pas aller vers la paix comme ça".

ET l'Evêque épingle le danger du Brexit qui pourrait rétablir une frontière "dont personne ne veut mais qui serait une cible que ces dissidents attendent."

Plus d’étincelles mais moins de fonds pour la paix

En voici, des adolescents de quartiers plombés… Ils se réunissent 3 fois par semaines dans la salle communautaire de leur village frontalier pour discuter ou rendre des services sociaux, ensemble, catholiques et protestants. C’est l’un des projets du programme "Bytes for Peace", financé par les fonds PeaceIV de l’Union Européenne.  

Aujourd’hui, ils discutent, précisément, du Brexit et des divisions qu’il peut renforcer. Puis ils dérivent sur les écoles, qui mêlent rarement les deux communautés. Sur ces parents qui n’aimeraient pas voir une petite amie "d’en face" passer la porte. "On aurait une petite dispute à la maison".  

 "Un jour j’aimerais partir ailleurs, où ce n’est pas un problème", conclut Harley. 

D’ici là, il pourrait perdre cet espace de dialogue menacé de fermeture comme des centaines d’autres en Irlande du nord, faute de fonds européens. Ces lieux où aujourd’hui (mais pour combien de temps ?) on discute autour d'un thé au lait de ce qui se criait avant au cocktail molotof.

Sujet de notre JT 13h de ce lundi:

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