Un journaliste turc: "Ce qui se passe ici, c'est pire que de la censure"

Le déploiement policier est impressionnant devant le groupe de presse Koza-Ipek, repris en mains par un administrateur proche du parti AKP au pouvoir.
Le déploiement policier est impressionnant devant le groupe de presse Koza-Ipek, repris en mains par un administrateur proche du parti AKP au pouvoir. - © RTBF

La fin de campagne électorale s’est déroulée sous tension, en Turquie. Après les attentats sanglants à Suruç et Ankara, après la reprise des combats contre la guérilla kurde du PKK, les autorités ont pris sans ménagement le contrôle de plusieurs médias, télévisions et journaux. Les journalistes ne peuvent plus travailler. Les administrateurs qui ont pris le contrôle des rédactions imposent une nouvelle ligne éditoriale beaucoup plus favorable au gouvernement.

Dans le quartier où se situe le groupe de presse Koza-Ipek, tout paraît calme. Mais devant le bâtiment qui abrite un quotidien (Bugün) et deux télévisions (Bugün TV et Kanaltürk), le déploiement de forces de sécurité est impressionnant. Il y a plusieurs cars de police remplis de dizaines d’hommes. Des policiers patrouillent avec arme automatique en bandoulière. Tout un dispositif de barrières limite l’accès aux locaux qui abritent deux télévisions et un quotidien. Nous avons essayé d’entrer avec un journaliste de la rédaction, mais les policiers et les gardes privés nous ont refusé l’accès. Les journalistes étrangers ne sont manifestement pas les bienvenus.

"Ils ont envahi notre rédaction avec des policiers"

Emrah Özülker est -ou était- responsable de la rubrique internationale au quotidien Bugün. Il est encore sous le choc de ce qui s’est passé. "Ils ont envahi notre rédaction avec des policiers. Ils essaient de changer notre ligne éditorial : "Vous ne pouvez pas écrire ceci, vous devez écrire cela. Je suis le nouveau chef, je fais ce que je veux"… Nous ne savons pas ce qui va se passer. Ils nous ont dit que nous serions virés : "Si vous voulez jouer au héro, vous pouvez nous combattre. Mais si vous voulez une solution pacifique, restez ici et vous recevrez votre lettre de licenciement."

En raison de jours fériés, les licenciements ne se feront en bonne et due forme que lundi. En attendant, les journalistes viennent à leur bureau mais ne peuvent pas travailler. A quelques jours des élections, une équipe dédiée à l’AKP du président Erdogan a repris les rennes du journal et des deux télévisions. "Censure, c’est encore un mot trop gentil, grince Emrah. Tous les journalistes ont été virés ! Ils ont interrompu les émissions et l’impression du journal. La censure vous force à écrire des choses qui plaisent. Ils ne nous laissent même plus écrire. Certains de mes amis n’ont pas pu entrer dans le bâtiment hier. C’est plus que de la censure. Je ne sais pas comment appeler ça. Une sorte de coup d’Etat du dernier dictateur en Europe."

Une volonté de reprise en mains autoritaire de médias trop critiques

Le groupe Koza-Ipek est réputé proche de l’imam Fethullah Gülen, ancien allié devenu rival du président Erdogan. Le motif invoqué auprès des journalistes pour justifier cette intervention musclée, ce seraient des soupçons de malversations financières. Les méthodes montrent plutôt une volonté de reprise en mains autoritaire de médias trop critiques envers le parti dominant. Et cela, quelques jours avant des élections très difficiles pour le parti du président Erdogan. "Ces élections sont importantes, note Emrah. Elles se joueront sur le fil du rasoir. Les résultats seront importants et ils essaient de les manipuler. Nous sommes une télé d’informations, un journal. Qui dénoncera la manipulation s’il y en a une ? S’ils changent les résultats, qui le saura, si nous ne pouvons pas le dire ?"

La Turquie faisait déjà figure de mauvais élève en matière de respect de la liberté d’expression, notamment en raison de l’emprisonnement de nombreux journalistes. Cette opération vient mettre plus encore en doute l’existence d’une vraie liberté de presse en Turquie.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK