Coronavirus: un hôpital créé en un mois en Allemagne

Derniers tours de vis dans une vaste halle d’exposition de la périphérie de Berlin.

Un espace de 12.000 mètres carrés remodelé en service hospitalier et équipé de matériel dernier cri en un temps record, un mois à peine. Les autorités prévoient d’y installer 500 lits pour parer à une deuxième vague de contamination.

Dans l’entrée, un comptoir avec des chaises encore sous plastique… Vers la droite, le sol est vert pour les cas les moins graves, vers la gauche il est bleu. Ce sera la zone des patients les plus atteints… Des cloisons blanches délimitent les espaces de soin.

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Seuls quelques lits ont encore été installés. Le site pourra en compter jusqu'à 500. © RTBF

Cet hôpital "de réserve" dans la halle 26 du centre des expositions de la capitale allemande servira cet automne… Ou peut-être jamais.

Un chantier de 85 millions d’euros… Par précaution

Pour la fabrication de cet hôpital, 85 millions d’euros ont été débloqués, alors qu’il pourrait n’être que peu utilisé, voire pas du tout, selon l’ampleur de la deuxième vague de contamination. Un financement débloqué en moins d’une semaine.

Ce chantier illustre la réactivité dont l’Allemagne et les autorités de Berlin ont fait preuve dans la gestion de cette crise sanitaire. Réactivité dans le développement de tests à grande échelle comme des infrastructures de soins.

"L’autorisation pour le bâtiment a été obtenue en seulement 10 minutes… Parce que je me la suis accordée moi-même" explique Albrecht Broemme qui a dirigé le chantier, ancien chef de la sécurité civile allemande.

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Albrecht Broemme a dirigé ce chantier d'une ampleur et d'une rapidité insolites © RTBF

"Tous les processus qui durent normalement des années se déroulent à présent en quelques minutes, quelques heures ou quelques jours. L’argent était disponible tout de suite, en 6 jours ! C’est un Miracle !" se réjouit Albrecht Broemme.

A Berlin, pas de saturation des hôpitaux

Cet hôpital ne sera peut-être pas nécessaire si la deuxième vague est légère, et c’est d’autant plus vrai que même au pic de l’épidémie, les lits de soins intensifs n’ont été occupés qu’à 70% à Berlin… Leurs capacités d’accueil ayant pu être doublées pendant la crise, pour les patients du Covid-19.

L’Allemagne a pourtant imposé des économies aux services de santé ces dernières années, mais elle n’a pas transigé sur le nombre de lits dans les hôpitaux, l’un des meilleurs ratios d’Europe nombre de lits/1000 habitants selon l’OCDE, et notamment le nombre de lits de soins intensifs.

"Ces dernières années, grâce à la situation économique en Allemagne et grâce aux bonnes rentrées fiscales, nous avons pu profiter d’une croissance dans les investissements" explique Andrea Grebe, la directrice de l’entreprise communale qui gère la plus grande partie des hôpitaux de Berlin.

Engranger pour l’hiver

De l’argent disponible pour investir dans les infrastructures hospitalières, dans le matériel médical… C’est le fruit d’une politique de rigueur, d’austérité, que la première puissance économique d’Europe prône et incarne dans l’Union européenne et pour laquelle elle est souvent critiquée.

L’Allemagne est régulièrement pointée du doigt lors des rapports du "Semestre européen", cette surveillance européenne permanente des budgets nationaux, parce que l’Allemagne fait l’écureuil : comme les Pays-Bas, elle engrange des économies davantage qu’elle ne dépense et n’investit.

L’Allemagne montre aujourd’hui à quoi sa rigueur budgétaire peut servir. "Notre politique de rigueur n’a jamais été une fin idéologique en soi" commente Annegret Kramp Karrenbauer, la présidente de la CDU, le parti conservateur de la Chancelière Angela Merkel, interrogée sur la radio Europe 1, "c’est cette discipline budgétaire qui nous permet de réagir à la crise du Coronavirus avec tous nos moyens économiques et financiers".

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L'Allemagne dispose de moyens pour cette hôpital et le combat du Covid-19 grâce à sa rigueur budgétaire, dit la présidente de la CDU, Annegret Kramp Karrenbauer. © RTBF

Un revers à la médaille

Ces investissements dans les hôpitaux, dans le matériel, ces lits disponibles en Allemagne…

Le tableau a de quoi faire pâlir le personnel médical en Italie ou en Espagne, en Belgique ou en France, où le personnel médical estime qu’un manque d’investissements structurel a aggravé la crise sanitaire. Mais la médaille allemande a son revers.

Les économies des dernières décennies ont épargné les infrastructures mais elles ont été réalisées sur le dos du personnel soignant…
"Une grosse part des économies réalisées s’explique par le fait que le personnel soignant en Allemagne n’est pas payé suffisamment" commente Alfons Labisch, médecin et professeur de santé publique à l’université de Düsseldorf. "Ce qui s’est traduit par le nombre important de personnes que nous avons perdues, et qui vont travailler ailleurs… En Suisse, par exemple".

L’Allemagne a fait venir, à l’occasion de cette crise, du personnel du Mexique ou des Philippines… Payé en dessous du salaire minimum.

Un hôpital qui, même vide, aura servi

Qu’il reçoivent, ou non, des patients Covid-19, cet hôpital aura de toute façon eu une utilité.

C’est l’avis de Steve Troupin, spécialiste des finances publiques à l’Institut de gouvernance publique de la KULeuven, interviewé dans la Semaine de l’Europe sur LaPremière.

"Cet hôpital participe d’une politique de relance, en gonflant le carnet de commandes de fournisseurs. Cela pourrait aussi permettre à l’Allemagne de mener une politique de déconfinement plus agressive, avec cette capacité de soins en réserve" analyse Steve Troupin. "Et puis, pouvoir construire un hôpital flambant neuf en un mois dans un contexte de crise, c’est une démonstration de puissance nationale". On se souvient ainsi des images "virales" de la construction express de l’hôpital de Wuhan, en Chine.

L’Allemagne a une longueur d’avance pour de tels exploits

Pour un tel exploit, pour mobiliser de l’argent aussi vite, l’Allemagne part avec une longueur d’avance, commente encore Steve Troupin. "On ne peut pas douter que l’Allemagne ait géré avec rigueur ses finances publiques, mais ce serait exagéré de dire que c’est uniquement grâce à ses propres efforts que l’Allemagne est dans la situation où elle se trouve actuellement."

Parce que l’Allemagne a tiré certains bénéfices de la crise économique qui a frappé durement le sud de l’Europe.

"D’une certaine façon, l’Europe du nord a bénéficié de la crise précédente" dit l’analyste de la KULeuven. "La dernière crise économique a été sévère pour le sud de l’Europe. Et elle a permis aussi de rendre l’Allemagne et l’Europe du nord beaucoup plus attractive pour la population : il y a eu une migration de talents et toutes ces personnes ont contribué ensuite, amplifié la prospérité économique de l’Allemagne".

L’Allemagne a bénéficié de ce cercle vertueux, tandis qu’un cercle vicieux s’enclenchait au sud de l’Europe, une période d’austérité économique sévère.

Et le cercle vertueux ne s’arrête pas là, pour l’Allemagne. Le proverbe dit, "on ne prête qu’aux riches". L’Allemagne aura plus de facilité qu’un état très endetté à lever des fonds, à emprunter sur les marchés pour ses projets futurs de relance économique.

C’est sur ces constats, notamment, que s’appuient les Etats du sud de l’Union européenne, pour réclamer des mécanismes européens de solidarité financière pour les aider à sortir des ornières, après cette crise sanitaire.


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