Un Belge comparaît à La Haye pour des crimes de guerre commis au Kosovo

Un Belge a comparu ce lundi devant la justice internationale à La Haye pour répondre d’accusations de crimes de guerre. Originaire du Kosovo, Pjeter Shala est installé en région liégeoise depuis près de vingt ans, où il mène une vie tranquille d’entrepreneur en bâtiment. Mais un tribunal spécial l’accuse de détention arbitraire, traitement cruel, torture et meurtre.

L’acte d’accusation décrit des scènes d’une violence insoutenable. Elles se sont déroulées durant les dernières semaines de la guerre du Kosovo, en mai et juin 1999. L’Otan donnait à ce moment les derniers coups de boutoir contre les forces serbes, en menant une intense campagne de frappes aériennes pour les contraindre à se retirer de cette région à majorité albanaise.

Une usine désaffectée transformée en centre de torture

L’UÇK, l’armée de libération du Kosovo, avait établi une base arrière dans un site industriel métallurgique désaffecté dans la ville albanaise de Kukës. Une partie du site servait de centre de détention, une prison qualifiée par certains de "camp de la mort". Des Albanais accusés de " collaboration ", des Serbes et des Roms y ont été torturés et assassinés.

L’acte d’accusation expurgé de certains éléments décrit des interrogatoires menés par Pjeter Shala et d’autres membres de l’UÇK au sein de cette usine de Kukës. Ils frappaient les détenus avec " des barres de métal, des battes de baseball, et des armes à feu", écrit le procureur. "Alors que les passages à tabac se poursuivaient pendant la nuit, les membres de l’UÇK participant aux mauvais traitements ont tiré sur ces détenus et les ont blessés. Les détenus ont continué à être sévèrement battus malgré leurs blessures par balle. On leur a refusé des soins médicaux adéquats. Moins de 24 heures après avoir reçu une balle, l’un d’eux est mort."

Des civils détenus illégalement

Les séances comportaient aussi un harcèlement psychologique, indique l’acte d’accusation, "notamment par la menace de mort et de blessures corporelles graves, la peur, l’humiliation, la discrimination pour des motifs politiques, l’intimidation".

Pjeter Shala est accusé d’avoir participé avec d’autres de manière répétée à ces séances de torture et à ces meurtres, entre le 17 mai et le 5 juin 1999. Les détenus étaient des civils détenus en dehors de toute procédure judiciaire, sur base de soupçons de collaboration avec les autorités serbes ou d’absence de soutien à l’UÇK. Les détenus manquaient de nourriture, d’eau, d’hygiène, de lit ou de soins médicaux.

Le Loup

Membre de la police militaire kosovare, Pjeter Shala était surnommé "Ujk", le Loup en albanais. Quatre autres dirigeants de la milice sont mis en examen pour des crimes commis à Kukës, dont Hashim Taci, l’ancien président du Kosovo et ancien chef politique de l’UÇK.

Après la guerre, Pjeter Shala s’est installé en Belgique. Il y a obtenu le statut de réfugié, et ensuite la nationalité belge en 2003. Âgé aujourd’hui de 58 ans, il était installé à Visé comme entrepreneur en bâtiment.

Déjà entendu à La Haye

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Pjeter Shala a plaidé "complètement non-coupable". © KSC

Mais son nom a été cité ces dernières années dans les procès pour crimes de guerre de dirigeants de l’UÇK. Il avait été entendu par différentes juridictions, dont le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, en 2005, 2008 et 2018.

Les Chambres spécialisées pour le Kosovo ont poursuivi leur enquête sur le combattant naturalisé belge. Il s’agit d’une juridiction hybride, créée par une décision interne du Kosovo, mais installée à La Haye et pour laquelle siègent des magistrats internationaux.

Je ne pense pas avoir commis de crime, si ce n’est défendre ma patrie et mon peuple. Je plaide complètement non-coupable

Les Chambres ont fini par demander à la Belgique l’extradition de Pjeter Shala. Il a été arrêté le 16 mars. Son avocat liégeois avait demandé en vain que la Belgique refuse son transfert. Me Jean-Louis Gilissen a plaidé que son client était menacé par des chefs de guerre kosovars avec lesquels Pjeter Shala a un différend, raison pour laquelle il avait obtenu le statut de réfugié. Cette procédure internationale aurait été commandée par ces chefs "devenus plus puissants". Pjeter Shala a été transféré aux Pays-Bas le 15 avril et incarcéré à La Haye.

La première audience a eu lieu ce lundi, en présence de l’accusé et de son avocat liégeois. Interrogé par le juge, Pjeter Shala a dit qu’il plaidait non-coupable des charges retenues contre lui. "Je ne pense pas avoir commis de crime, si ce n’est défendre ma patrie et mon peuple. Je plaide complètement non-coupable", a-t-il dit.

Des accusations "ridicules"

Il a répété qu’il estimait ces accusations "ridicules" et dit qu’il ne comprenait pas pourquoi il était détenu, alors qu’il était déjà venu plusieurs fois témoigner à La Haye. "Une citation à comparaître aurait suffi pour que je vienne devant la cour", a-t-il dit. Une prochaine audience technique se tiendra vendredi.

Les victimes des crimes qui se sont déroulés dans l’usine désaffectée de Kukës sont également représentées par un avocat. Toute personne qui se considère victime peut se porter partie civile auprès du tribunal. "Dans la recherche de la justice, les victimes des crimes mentionnés dans les actes d’accusation déposés par mon bureau ne doivent pas être oubliées. La participation des victimes à la procédure est un moyen de s’assurer que cela ne se produise plus", souligne le procureur spécialisé Jack Smith.

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