Un an après, les "accords d’Abraham" ont permis à Israël de banaliser ses relations avec des pays arabes

Cela s’est passé le 15 septembre 2020 dans les jardins de la Maison blanche. Sous le regard satisfait du président Donald Trump, trois dirigeants signaient des accords de normalisation de leurs relations : Israël brisait la glace avec les Emirats arabes unis et Bahreïn. Une première depuis 25 ans, et l’établissement des relations entre Israël et la Jordanie.

"Un tournant de l’histoire", se félicitait alors le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, qui évoquait un pas susceptible de "mettre fin au conflit israélo-arabe une fois pour toutes". Sept ou huit autres pays arabes suivront, prédisait Donald Trump promettant "l’aube d’un nouveau Moyen Orient".

La donne a changé

Un an plus tard, les deux dirigeants ont quitté le pouvoir et leurs prophéties ne se sont pas réalisées. Mais ce qu’ils ont baptisé "les accords d’Abraham" ont bien changé la donne au Moyen-Orient. Deux pays supplémentaires les ont rejoints et ont normalisé leurs relations avec Israël : le Maroc et le Soudan.

Israël est ainsi parvenu à briser son relatif isolement dans la région, avec l’appui crucial de Washington. Donald Trump a mis dans la balance des contreparties essentielles pour convaincre ces pays de rompre ce tabou : la vente de chasseurs dernier cri F-35 aux EAU, la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental ou la levée des sanctions économiques contre le Soudan.

La ruée des touristes

Cette normalisation a permis un développement spectaculaire de la coopération entre Israël et les Emirats, même si le processus aurait pu être plus rapide encore sans la crise du Covid-19. Politique, tourisme, économie, les collaborations se multiplient au fil des mois.

En matière de tourisme, des vols commerciaux sont rapidement établis entre Tel Aviv et Abu Dhabi. Pour encourager les visites, les deux pays décident d’exempter leurs ressortissants de visas, une première pour un pays arabe. Fin 2020, des milliers d’Israéliens débarquent à Dubaï et Abu Dhabi pour y faire la fête. Certains excès feront d’ailleurs grincer les dents. Mais très vite, ce sont les responsables de la santé publique qui mettent le holà, par crainte des contaminations au coronavirus. Les Émirats sont placés en zone rouge et les voyages, strictement limités de part et d'autre durant plusieurs mois.

Envoi d’ambassadeurs

Durant ce temps, la dynamique de rapprochement politique et diplomatique se poursuit, avec l’envoi réciproque d’ambassadeurs. L’ambassade d’Israël est ouverte dès janvier à Abu Dhabi, une première dans le Golfe, et un bureau permanent s’implante à Dubaï. La chaîne d’information israélienne i24News installe un bureau permanent à Dubaï. Les deux pays multiplient les annonces de coopération dans plusieurs domaines.

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Le ministre israélien des Affaires étrangères Yaïr Lapid s’exprime au consulat Israélien à Dubaï le 30 juin 2021. © Karim SAHIB / AFP

Les Emirats créent un fonds d’investissement doté de 10 milliards de dollars ciblant des secteurs stratégiques en Israël. Santé, énergies renouvelables, agronomie, dessalement d’eau, sécurité, les accords et les contrats sont conclus les uns après les autres. Une convention fiscale est signée pour éviter les doubles impositions et stimuler encore les investissements.

Clients de Pegasus

La vente par Israël de technologie de sécurité et de surveillance, drones, logiciels, intelligence artificielle, lui a permis d’établir des relations discrètes avec nombre de pays arabes avides de ces moyens de contrôle, avant même leur officialisation.

Une enquête journalistique internationale a révélé que les EAU font partie des clients de la firme israélienne NSO et utilisent son logiciel espion Pegasus, tout comme Bahreïn, le Maroc et l’Arabie saoudite. Les Emirats sont à la pointe de la lutte contre les Frères musulmans et contre les soulèvements pro démocratie qui secouent la région depuis 10 ans.

Des débats difficiles

Les affrontements entre Palestiniens et forces israéliennes ont cependant troublé la lune de miel israélo-émiratie. Les violences sur l’Esplanade des Mosquées, les tentatives d’expulsions de Palestiniens de Jérusalem-est et les 260 Palestiniens tués au mois de mai dans la bande de Gaza choquent les opinions publiques arabes.

Ces évènements ont suscité des débats "pas faciles" avec les partenaires commerciaux émiratis, de l’aveu même d’une représentante israélienne à Dubaï, Fleur Hassan-Nahoum. "Il y a eu des discussions qui rendaient mal à l’aise, mais c’était important d’en parler", a-t-elle avoué. Nouer une relation d’amitié après tant d’années de tensions, "je pense que ça va prendre du temps", a-t-elle admis.

Trahison pour les Palestiniens

L’établissement de relations officielles entre plusieurs pays et Israël a fait éclater le bloc arabe qui mettait cette normalisation des relations dans la balance en échange d’une solution juste à la question palestinienne. Les responsables palestiniens ont eu beau hurler à la trahison, leur cause a été mise au second plan par ces dirigeants.

Un pays a refusé obstinément de franchir le pas, malgré les multiples pressions américaines et israéliennes : l’Arabie saoudite a maintenu sa position traditionnelle. La question a pu diviser la famille des Saoud. Le prince héritier MBS n’avait pas caché son ouverture à un rapprochement avec Israël. Son père, le roi Salman, 85 ans, est intervenu pour rappeler que le soutien à la cause palestinienne et la défense de Jérusalem constituent des obligations du pays.

La différence saoudienne

Ce fut l’occasion pour les Saoudiens de marquer leur différence avec les Emiratis. Les relations entre les deux monarchies se sont tendues ces dernières années, après une période de grande convergence de vues. Les anciens partenaires sont progressivement devenus des concurrents pour la prééminence économique et politique dans le Golfe. Cette nouvelle rivalité pousse les Saoudiens à stigmatiser la politique de normalisation avec Israël. En juillet, le royaume a décidé de surtaxer à l’importation les produits comportant des composants Made in Israel.

Un an après, la normalisation des relations entre les Emirats Arabes Unis et Israël provoque encore des remous, mais elle a brisé un tabou et permis le développement de projets manifestement très attendus de part et d’autre. Cette étape laisse sur le bas-côté un grand perdant : les Palestiniens. Ils ont appris qu’ils ne doivent plus compter sur la solidarité arabe pourtant si souvent proclamée. Leur revendication de création d’un Etat au côté d’Israël, officiellement soutenue par la communauté internationale, paraît plus lointaine que jamais.

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