Ukraine: un nouveau tournant dans un parcours complexe

Des soldats ukrainiens bloqués par les séparatistes pro-russes sur la route de Kramators à Slaviansk
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Des soldats ukrainiens bloqués par les séparatistes pro-russes sur la route de Kramators à Slaviansk - © GENYA SAVILOV - BELGAIMAGE

Entre les manifestations à Kiev, qui ont débuté à la mi-novembre 2013 suite à la décision du gouvernement ukrainien de suspendre l’accord d’association avec l’UE et la situation de quasi guerre civile actuellement en train de s’installer, il n’aura pas fallu plus de 5 mois et demi. Une rapide mais sanglante ascension avec quelques périodes d’accalmie et d’espoir mais surtout une succession de moments de paroxysme. Le premier fut le bain de sang de la place Maïdan lors de la "bataille de Kiev", suivi de la fuite de Viktor Ianoukovitch fin février. Ensuite sont intervenues les concentrations de troupes russes aux frontières, l’intervention en Crimée et à l’est de l’Ukraine de troupes pro-russes dont chacun feint d’ignorer qu’il s’agit de soldats russes "anonymisés" et la déclaration d’indépendance de la Crimée le 11 mars. Un nouveau tournant a lieu à présent que le gouvernement de Kiev, issu d’une insurrection, semble vouloir reprendre les villes de l’est russophone passées aux mains des contre-insurgés.

Une à une, les villes russophones de l’est de l’Ukraine sont passées au camp pro-russe : le 6 avril, c’était Donetsk et Lougansk ; le 12, Marioupol, Kramatorsk, Slaviansk, Artemivsk ; le 13, Enakievo, Makïïvka et Khartsisk ; le 14 Kirovsk et Gorlivka ; le 15, Torez ; le 28, Konstiantinivka et le 30, Altchevsk. Certaines sont des localités modestes de 30 à 60.000 habitants mais d’autres comptent 460.000 à 1 million d’habitants, comme Lougansk, Marioupol et Donetsk. C’est donc à chaque fois une frange significative de la population qui change de camp, rendant ainsi plausible le scénario de la scission du pays.

Outre Slaviansk, selon Kiev, des tentatives de déstabilisation ont lieu aussi dans d’autres villes de l’est comme Kharkiv et Dniepropetrovsk, mais aussi au sud (Odessa, Kherson et Mykolaïev) et au sud-est Zaporijjia. Regroupées, ces huit régions constitueraient une large zone contiguë à la Russie et aux territoires séparatistes de Crimée (rattachée à la Russie en mars) et de Transdniestrie en Moldavie, que Moscou contrôle déjà de fait.

Forte de 139.000 hommes et d’un million de réservistes, l’armée ukrainienne a apparemment du mal à récupérer les villes perdues lors de ce qu’elle appelle des "opérations anti-terroristes". Kiev a mis mercredi dernier ses forces armées "en état d'alerte maximum", a annoncé le président ukrainien par intérim Olexandre Tourtchinov, afin de tenter d'empêcher la propagation à de nouvelles régions de l'insurrection pro-russe.

Outre l’hostilité de la population russophone dans ce pays nettement coupé en deux d’un point de vue ethnique et linguistique, elle doit affronter les soldats sans uniformes ni insignes, au visage souvent caché, muets comme des carpes, et qu’il est convenu d’appeler "pro-russes". Aux frontières, côté russe, 40.000 soldats russes sont concentrés, mince échantillon d’une armée composée d’un million d’hommes et deux millions de réservistes… En face, l’Otan déplace des bateaux et des F-16, l’US Army débarque quelques centaines de militaires. Mais le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre britannique David Cameron ont convenu que la crise ukrainienne ne pourrait être résolue "qu'avec des moyens pacifiques", a indiqué le Kremlin après une conversation téléphonique entre les deux hommes. "Je n'ai aucun doute sur le fait que le but de M. Poutine est d'avoir le contrôle total de l'Ukraine", a pour sa part déclaré mercredi le président de la Commission européenne José Manuel Barroso.

Qui est le gouvernement de Kiev ?

"Des amateurs", selon Nina Bachkatov, politologue et spécialiste de la Russie. "Il faut sortir de l'opposition un peu simpliste 'pro-européens/pro-russes' car cela cache le vrai problème. Ils sont pro-européens parce qu'au départ c'était une façon de s'opposer à un président qui avait refusé de signer les accords avec l'Europe."

Ce qui nous ramène au cœur du problème : l’argent. Car le pays est toujours au bord de la banqueroute, ses problèmes financiers, à l’origine de la crise, n’étant toujours pas résolus. Et tant les menaces agitées par Moscou de couper le robinet du gaz, que les appels du pied aux Européens pour qu'ils prennent financièrement en charge les dettes de leur nouvel allié, confirment que le problème est avant tout financier. Nina Bachkatov ne ménage pas les dirigeants ukrainiens qui ont "trainé les pieds pour réaliser des réformes tout en se satisfaisant de bénéficier des aides de la Russie. Même Christine Lagarde a déclaré que sans les aides russes, l'Ukraine ne s'en serait pas sortie".

La Russie déjà en récession

Moscou a dénoncé les nouvelles sanctions imposées par les pays du G7, évoquant un retour à l'époque du "rideau de fer". Selon le Fonds monétaire international (FMI), la crise ukrainienne a déjà plongé la Russie en récession en raison de la chute des investissements liée aux sanctions occidentales. L'Ukraine, pour sa part, a vu son produit intérieur brut (PIB) chuter fortement de 2% au premier trimestre 2014 par rapport au précédent.

Le FMI a approuvé fin avril un plan d'aide de 17 milliards de dollars sur deux ans en faveur de l'Ukraine. L'adoption de ce plan permet le déblocage immédiat d'un premier prêt de 3,2 milliards de dollars à Kiev, qui doit régler à la Russie une facture de gaz de plusieurs milliards de dollars.

Russes et Occidentaux continuent de s'accuser mutuellement de l'aggravation de la crise en Ukraine. Et Moscou a prévenu que la politique occidentale de sanctions ne resterait pas sans réponse. "Si cela continue, nous allons bien entendu devoir repenser la manière de travailler (des sociétés étrangères) en Russie" notamment dans le secteur énergétique, a déclaré Vladimir Poutine. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a énoncé le même message. "Nous n'allons pas nous précipiter pour faire des choses stupides, nous voulons donner à nos partenaires la possibilité de se calmer. Toutefois, si ces actions continuent, nous étudierons la situation", a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse à Santiago.

Le secrétaire d'Etat américain John Kerry avait peu auparavant accusé la Russie de "chercher à modifier l'architecture de la sécurité de l'Europe de l'Est" en "déstabilisant" l'Ukraine. Pour Vladimir Poutine, ce sont les Etats-Unis qui pilotent en sous-main depuis des mois les événements en Ukraine. Il n'y a selon lui "ni formateurs russes, ni unités spéciales, ni troupes" russes dans le pays.

Quelles sanctions ?

À l’heure actuelle une série de mesures de sanctions contre la Russie ont déjà été appliquées. Elles sont de plusieurs ordres : militaire, diplomatique, financier et économique. Les USA ont suspendu en mars leur coopération militaire avec la Russie, suivis en avril par les pays membres de l'OTAN. Mais avec deux exceptions importantes : les troupes de l'OTAN continuent leur retrait d'Afghanistan avec la coopération indispensable de la Russie, par où transitent personnel et matériel. D’autre part, le programme commun de lutte contre le trafic de drogue entre l'Afghanistan et l'Europe continue lui aussi. De son côté, la France envisage de suspendre la livraison à la Russie du porte-hélicoptères Vladivostok.

Du côté des sanctions financières, il s’agit surtout d’effets d’annonce, du moins dans le chef des Européens : des sanctions financières non précisées à l'encontre d'une liste de "responsables" (dont certains restent à déterminer) après le référendum entérinant l'annexion de la Crimée. Les États-Unis, eux, ont interdit de séjour les plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine et quelques oligarques de premier plan et bloqués leurs avoirs. Une banque russe a été interdite d'activité aux Etats-Unis, déconnectée des réseaux Visa et Mastercard et interdite d'exercer des opérations internationales. Au niveau diplomatique, le G8 prévu en juin à Sotchi a été annulé et remplacé par un G7, sans la Russie, prévu les 4 et 5 juin à Bruxelles. Au niveau économique, l’Union européenne a adopté le principe de sanctions et préparé des options, sans plus à l’heure actuelle.

Guerre des mots, poids des photos

Les escarmouches ont lieu aussi sur le plan médiatique, avec pour enjeu de la bataille l’opinion publique, par exemple lorsque le SHAPE diffuse en avril des photos satellite montrant des unités militaires russes massées à la frontière ukrainienne. "Ces photos ont été prises en août dernier lors de manœuvres", rétorque un officier supérieur de l'état-major russe. Même dénégation de la Russie qui accuse le Département d'Etat américain de fabriquer des fausses preuves lorsque celui-ci évoque l’armement ou la langue utilisée par les rebelles. "Le russe est la langue maternelle de la majorité des gens à l’est de l’Ukraine et la Kalachnikov équipe la police et l’armée d’Ukraine…".

Et pour se gausser des menaces de sanctions européennes, un site web russe propose de aux Russes de s’inscrire eux-mêmes sur la liste des personnes frappées de sanctions économiques. Il y aurait déjà plus de 100.000 signatures selon Piotr Tolstoï un célèbre journaliste de télévision russe.

"L’Ukraine, un pays compliqué"

Alors, la Russie téléguide-t-elle vraiment l’insurrection de l’est ukrainien ? "C’est un des clichés qui ont contaminé l’opinion publique occidentale", rétorque Piotr Tolstoï. "Moi j’ai l’impression que c’est dû à l’absence de la politique de la part de l’Europe. Poutine n’a pas une télécommande pour les 20 millions de Russes qui habitent en Ukraine. En fait l’Ukraine, c’est un pays très compliqué qui, malheureusement, aujourd’hui, est au bord de la guerre civile parce que la différence entre l’est et l’ouest de l’Ukraine est très importante : différence de langue, de mode de vie, etc. On ne peut pas nier le fait que les 20 millions de Russes qui habitent en Ukraine ne veulent pas reconnaitre le gouvernement nationaliste et illégitime qui aujourd’hui s’est installé à Kiev avec l’aide de l’Occident et qui est reconnu par l’Europe. A mon avis, leur souhait profond, si on parle du futur de l’Ukraine, c’est soit la fédération, soit la confédération, mais en tout cas leur autonomie par rapport à une partie pro-occidentale de l’ouest de l’Ukraine. Mais le fait que ces 20 millions de russophones veuillent parler russe, c’est tout à fait naturel, pour ça il ne faut pas avoir un truc téléguidé… Je ne vois pas comment aujourd’hui on va organiser le dialogue entre la Russie et les gens qui aujourd’hui gouvernent Kiev donc à mon avis, c’est plutôt le dialogue entre les Russes et les Américains qui est possible."

Patrick Bartholomé avec Julie Calleeuw et agences

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