Ukraine-Russie: les accords de Minsk dans l'impasse

Nadia Savtchenko est une figure emblématique, héroïne pour les uns, figure idéale de n'ennemi pour les autres.
Nadia Savtchenko est une figure emblématique, héroïne pour les uns, figure idéale de n'ennemi pour les autres. - © Tous droits réservés

Dans le Donbass, deux soldats ukrainiens ont été tués, cinq autres blessés a annoncé samedi un porte-parole militaire. A Kiev dimanche, une première manifestation pour réclamer la libération de la pilote ukrainienne Nadia Savtchenko s'est déroulée de façon paisible dans le centre-ville. Ensuite, des centaines de protestataires ont installé devant l'ambassade de Russie un mannequin représentant Poutine, assorti de la mention "assassin". Un drapeau russe a été brûlé, des oeufs lancés sur l'ambassade où des actes de vandalisme avaient déjà été perpétrés la veille.

Pour les Ukrainiens, Nadia Savtchenko est une figure emblématique du conflit qui oppose l'Ukraine, et les séparatistes pro-russes soutenus par Moscou. La pilote de 34 ans est accusée d'avoir révélé la position de deux journalistes russes. Ils furent ensuite tués par un obus de mortier. C'était au cours de l'été 2014. Elle accuse les séparatistes de l'avoir livrée aux Russes. 

Depuis, elle attend d'être jugée à Donetsk, une ville russe proche de la frontière avec l'Ukraine. A l'audience de jeudi, elle a appris qu'elle risque 23 ans de prison. Et son procès a été interrompu et reporté au 9 mars, ce qui était une manière de lui confisquer le droit à une déclaration prévue par la procédure. Nadia Savtchenko avait déjà observé une grève de la faim l'an dernier  pendant 80 jours.

Depuis vendredi, elle refuse de manger et de boire. Figure héroïque pour Kiev, figure idéale de l'ennemi pour Moscou, le cas Savtchenko cristallise les tensions, les déchirures et l'hostilité de ce conflit qui a fait plus de 9000 mort et deux millions de déplacés ou réfugiés depuis avril 2014.

Les accords de Minsk sont dans l'impasse

Sur le terrain, dans le Donbass,  les observateurs de l'OSCE, ( Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) constatent chaque jour, chaque semaine, des accrocs au cessez-le-feu prévu par les accords de Minsk de février 2015. Ils entendent des tirs, constatent des déplacements de matériel lourd. Du moins quand ils ne sont pas entravés par les uns ou les autres dans leur mission de surveillance. "Les accords de Minsk sont dans l’impasse ", explique le journaliste indépendant Stéphane Siohan.

Sur le terrain, il parait impossible d’y organiser des élections locales conformes aux standards internationaux."Les accords de Minsk ont fait baisser d'un cran la violence. Parce que chaque semaine à Minsk, des gens se parlent, remplissent des papiers et cela empêche un embrasement".

"Personne n’est gagnant dans ce conflit, ni l’Ukraine qui connait une crise économique extrêmement grave, qui a perdu 20 % de son PIB, qui a connu une dévaluation, ni la Russie qui est frappée par des sanctions. Néanmoins, on voit que la logique militaire prévaut sur le terrain, l’armée ukrainienne a déployé ces derniers mois 130.000 soldats à l’Est de l’Ukraine. On voit également très clairement que le Kremlin est en train de renforcer son soutien aux républiques séparatistes de Donetsk et de Lougansk, avec du personnel civil russe qui est présent dans les deux villes. Même si les deux pays n’ont pas intérêt sur le papier à ce que la guerre se poursuive, on voit que cette logique, malgré tout, est en train de se perpétuer".

Des élections locales avant l'été? 

A Paris, la semaine dernière, les ministres allemands et français des affaires étrangères ont demandé à l'Ukraine d'organiser avant juillet les élections locales prévues par les accords de Minsk. Cette demande paraît irréaliste, voire franchement surréaliste dans les conditions actuelles.

Mélange de recommandations miliaires et politiques, les accords de Minsk prévoient une nouvelle loi électorale, avec un nouveau statut accordant plus d'autonomie au Donbass. Ces changements auraient du être consacrés dans une révision de la Constitution censée intervenir avant la fin 2015. Mais le processus est bloqué depuis l'automne dernier. Impossible pour une majorité de députés ukrainiens d'accorder des concessions aux "terroristes" des républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk."Pour le moment la classe politique n'est pas prête à acquiescer à une réforme politique qui donnerait pus de pouvoir aux régions de l'Est. Parce que de nombreux députés redoutent que ce soit un cheval de Troie qui permettrait à la Russie de contrôler la politique intérieure ukrainienne" explique Stéphane Sihoan

Un gouvernement sur le fil

La situation s'est encore compliquée avec la crise gouvernementale à Kiev.Le mois dernier, Arseni Iatséniouk a survécu au vote d'une motion de défiance.Le président Porochenko lui cherche apparemment un successeur. De son côté, Arseni Iatséniouk accuse le président de freiner les reformes destinées à débarrasser l'Ukraine du fléau de la corruption. Après la crise de février, trois partis ont quitté le gouvernement, la majorité gouvernementale ne tient plus qu'à un fil. Arseni Iatséniouk  lui se flatte d'avoir introduit les réformes nécessaires, mais aussi très impopulaires,demandées par le Fonds monétaire international et l'Union européenne en échange de 40 milliards de prêts.

Il est fier d'avoir assaini le secteur gazier, lancé une réforme fiscale, assumé la dévaluation et la restructuration de la dette. Pour Stéphane Siohan,"il s'agit d'une crise de confiance : il faut savoir qu'il y a deux fronts,deux guerres. D'une part la lutte contre les pro-Russes et les Russes à l'est du pays. Mais il y a aussi la lutte contre la corruption et les oligarques à l'intérieur du pays. Des oligarques qui par leur influence menacent tout autant la souveraineté ukrainienne. Or,sur ce front, les efforts réalisés par le gouvernement ne sont pas assez nombreux et dans ce contexte, la popularité du président Porochenko mais surtout du premier ministre Arseni Iatséniouk ont chuté de manière vertigineuse  ces derniers mois. Et désormais  c’est la question de la légitimité des autorités ukrainienne qui se pose pour la population".

Qui croit encore aux accords de Minsk? 

Plus le conflit pourrit, moins il y a d'espace pour un compromis. Qui croit encore aux Accords de Minsk? "Personne  sans doute, à part le président Porochenko"... Le conflit a aussi aiguisé aussi l'esprit patriotique et toute la palette des nationalismes. "Les Ukrainiens n'en veulent pas aux Russes. Ils sont russophones à 80%, ils ont de la famille russe. Par contre le conflit réveille les peurs de l'impérialisme russe ou du stalinisme. Ils en veulent au Kremlin, ils haïssent Vladimir Poutine et ils lui en voudront sans doute jusqu'à sa mort". 

Existe-t-il encore un camp de la paix? Stéphane Siohan conclut : "Il existe des deux côtés, dans le Donbass, et dans le reste du pays, essentiellement chez les civils. Des deux côtes, on ressent que la population est épuisée par cette guerre qui est extrêmement coûteuse en vies humaines, en blessés, en populations déplacées: près de deux millions de personnes ont du quitter leur domicile, c'est un exode massif dans l'Europe d'aujourd'hui. Les populations veulent la paix, et elles sentent  qu'il se passe des choses rentre Moscou, entre Bruxelles et Washington qu'elles ne maîtrisent pas. Qu'il y a des personnes avec des agendas cachés qui font que cette guerre pourrait durer des années encore ".   

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