Direct / Ukraine: de 60 à 100 morts à Kiev selon l'opposition, sanctions européennes

Des manifestants derrière les barricades en feu à Kiev, ce jeudi
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Des manifestants derrière les barricades en feu à Kiev, ce jeudi - © BULENT KILIC - BELGAIMAGE

Plus de 60 manifestants ont été tués jeudi par balle dans le centre de Kiev, a indiqué à l'AFP le responsable des services médicaux de l'opposition Sviatoslav Khanenko. Les policiers ont utilisé leurs armes à feu en état de "légitime défense" après que des inconnus ont tiré sur les forces de l'ordre dans la matinée, a indiqué le ministre de l'Intérieur Vitali Zakhartchenko. Les ministres français, allemand et polonais des Affaires étrangères ont rencontré le président ukrainien Viktor Ianoukovitch et l'opposition. Une réunion extraordinaire des Européens a débouché sur des sansctions ciblées. Nos envoyés spéciaux racontent des scènes de chaos.

Les images en direct depuis Kiev.

Plusieurs milliers de personnes sont toujours rassemblées sur le Maïdan, qui se trouve à nouveau intégralement sous le contrôle des manifestants. Certains redoutent de nouveaux assauts des forces de sécurité. Certains manifestants n'hésitent plus à exhiber leurs armes. Une importante réunion est en cours au parlement ukrainien.

Sanctions ciblées

L'Union européenne a décidé jeudi d'imposer des sanctions "ciblées" contre des responsables des violences sanglantes en Ukraine, ont annoncé plusieurs ministres des Affaires étrangères à l'issue d'une réunion extraordinaire à Bruxelles. "Nous avons pris la décision, en étroite coordination avec les trois ministres qui négocient à Kiev, de procéder très rapidement, dans les prochaines heures, pour priver de visas et geler les avoirs de ceux qui ont du sang sur les mains", a déclaré la ministre italienne des Affaires étrangères Emma Bonino en quittant la réunion de crise à Bruxelles.

Ces sanctions concerneront la délivrance de visas - et donc la possibilité de se rendre dans des pays de l'UE - ainsi qu'un gel des avoirs et la suspension des livraisons d'"équipements pouvant servir à la répression", a précisé le chef de la diplomatie belge, Didier Reynders, lors d'une conférence de presse.

Pour Mme Bonino, "la responsabilité de la violence incombe au régime (ukrainien), mais nous ne pouvons ignorer qu'il y a des groupes extrémistes et des infiltrés. Nous visons tous ceux qui ont du sang sur les mains", a-t-elle insisté.

Jeudi sanglant

Jeudi matin, les manifestants ont chargé les forces de police. Ces dernières ont reculé sur plusieurs centaines de mètres, abandonnant le terrain qu'ils avaient repris lors d'un assaut dans la nuit de mardi à mercredi. Ils ont protégé leur recul par des tirs soutenus de balles en caoutchouc qui ont blessé une dizaine de manifestants, aussitôt chargés sur des brancards et évacués vers les infirmeries de fortune de l'opposition.

"Pour préserver la vie des policiers, il a été décidé de les ramener sur des positions plus sûres et d'utiliser des armes, en légitime défense (...). Les policiers ont le droit d'utiliser les armes à feu", a déclaré le service de presse des troupes de l'intérieur. Le ministre de l'Intérieur a parlé d'"intervention de lutte contre le terrorisme". Des images montrent cependant des policiers anti-émeutes tirant calmement, sans être menacés par des manifestants, à l'arme automatique.

"Plus de 60 manifestants ont été tués. Tous l'ont été par balle", a pour sa part confirmé M. Khanenko. Certaines sources de la municipalité évoquent un bilan de 67 morts mais d'autres encore parlent d'une centaine de morts, sans que ces chiffres puissent être vérifiés.

Plus tôt, le ministre avait appelé les protestataires à déposer les armes et retourner à des manifestations pacifiques. "Dans les rues, il n'y a pas que les forces de sécurité qui sont tuées, mais également des civils pacifiques", avait-il dit.

A l'hôtel Ukraina, les manifestants, casqués et armés de gourdins, protégés par des boucliers semblables à ceux des policiers, ont escaladé leurs propres barricades avant de se lancer à l'assaut d'un cordon des forces de l'ordre.

Les journalistes RTBF sur place ont raconté qu'un sniper se trouvait au sein de l'hôtel, qui est en quelque sorte le quartier général de la presse internationale. Ils ont été un moment bloqués au troisième étage du bâtiment. Ils ont dénombré plusieurs cadavres dans le hall.

Cet hôtel borde la place de l’Indépendance, et le hall est littéralement transformé en hôpital de campagne et en morgue. Notre envoyé spécial explique que des incidents ont commencé peu après 8 heures entre les manifestants et les forces de l’ordre.

Les manifestants ont brisé une barrière tenue par des policiers depuis 24 heures. Les policiers ont répliqués à balles réelles, de nombreux manifestants ont été touchés, et plusieurs d’entre eux sont décédés.

Notre journaliste a dénombré 11 corps recouverts dans le hall et d’autres sur la place.

Écoutez le compte rendu de la matinée par notre correspondant à Kiev.

Regardez également ces images tournées par nos envoyés spéciaux: les rues de Kiev ressemblent à un véritable champ de bataille.

Kiev dans le chaos

De nombreuses ambulances se dirigeaient toutes sirènes hurlantes vers le centre de Kiev. Plusieurs milliers de personnes sont toujours rassemblées sur le Maïdan.

Le chaos semble à son comble. Des tirs sont attribués à un camp puis à l'autre, selon les déclarations. Le ministère de la Santé a fait état de sept morts dont deux policiers. Le ministère de l'Intérieur a de son côté fait état d'un policier tué par balle. Dans la matinée, la police avait indiqué qu'un "sniper" tirait sur des policiers.

Les médecins volontaires qui soignent les opposants blessés ont indiqué que la manière dont les manifestants ont été tués indique qu'il s'agit de tirs de sniper. Treize manifestants "ont été tués d'une seule balle, personne n'a eu deux ou trois blessures", a indiqué l'un de ces médecins, Dmytro Kachine cité par l'agence Interfax.

Le ministère de l'Intérieur a appelé jeudi les habitants de Kiev à ne pas sortir et à ne pas se rendre au centre-ville. "En ce moment, il vaut mieux limiter les déplacements en voitures particulières et ne pas sortir dans la rue. Il y a des gens armés avec des intentions agressives dans les rues de Kiev", indique le ministère dans un communiqué.

La place de l'Indépendance est à nouveau intégralement sous le contrôle des manifestants. Un policier a été capturé par les manifestants, qui l'ont conduit à l'intérieur de leurs lignes, au centre de la place, selon des images télévisés.

Le siège du gouvernement ukrainien a été évacué jeudi matin à Kiev par le personnel après les nouvelles violences dans le centre-ville, a indiqué à l'AFP une responsable sur place. "Ce matin tous les employés ont quitté les lieux. On a reçu un ordre officiel en ce sens", a indiqué cette responsable sans plus de précisions.

Un journaliste a vu dix cadavres gisant sur le sol sur le Maïdan, la place de l'indépendance, devant l'hôtel Kozatski.

Certaines victimes ont été atteintes par balles, sans qu'il soit possible de dire s'il s'agissait de balles en caoutchouc ou de munitions réelles. Elles ont été touchées lorsque les manifestants ont chargé un cordon de police sur le Maïdan, la place de l'Indépendance.

Le président ukrainien Viktor Ianoukovitch avait annoncé mercredi soir avoir conclu une "trêve" avec l'opposition. Mais sur le terrain, cette trêve était déjà relative cette nuit: toute la nuit, des manifestants ont harcelé de cocktails molotov et de fusées de détresse les policiers anti-émeute sur le Maïdan, la place de l'Indépendance de Kiev, haut lieu de la contestation et occupée depuis près de trois mois. Les forces de l'ordre répliquaient régulièrement par des tirs de grenades assourdissantes et de gaz lacrymogène.

Sanctions ?

Les services du président ukrainien Viktor Ianoukovitch ont imputé jeudi la reprise des violences à Kiev aux manifestants rassemblés sur la place de l'Indépendance, qu'ils accusent d'avoir recours à des tireurs embusqués. "Ils sont passés à l'offensive. Ils fonctionnent en groupes organisés. Ils utilisent des armes à feu, notamment des fusils de snipers. Ils tirent pour tuer", affirment-ils.

La reprise des violences est une "provocation délibérée" du pouvoir contre les manifestants pacifiques, ont déclaré les trois leaders de l'opposition dans un communiqué conjoint, alors que les ministres des Affaires étrangères français, allemand et polonais sont à Kiev.

Mais parmi certains responsables ukrainiens, l'inquiétude se fait sentir. Le maire de Kiev, Volodymyr Makeïenko, a annoncé qu'il quittait le parti du président Viktor Ianoukovitch pour protester contre "le bain de sang et la lutte fratricide" dans le centre de la capitale ukrainienne. "Je suis prêt à tout faire pour arrêter la lutte fratricide et le bain de sang dans le coeur de l'Ukraine, sur la place de l'Indépendance. La vie humaine doit être la valeur supérieure dans notre pays et rien ne doit contredire ce principe", a déclaré.

Le ministre des Affaires étrangères français, Laurent Fabius et ses homologues allemand, Frank-Walter Steinmeier, et polonais, Radoslaw Sikorski, ont rencontré le président Ianoukovitch. "L'objectif de mon voyage c'est d'arrêter d'abord les massacres, d'annoncer qu'il va y avoir des sanctions ciblées qui vont être prises à Bruxelles qui touchent les visas et le portefeuille, et c'est de discuter des moyens politiques, pour aller aux élections", avait-il déclaré. "Il n'y a pas d'autre solution que d'aller aux élections, il faut retourner vers le peuple", a dit le ministre français avant sa rencontre. Plus tard dans l'après midi, ils ont également rencontré les leaders de l'opposition.

Pour donner ses chances à une tentative de médiation, les trois ministres européens ont décidé de ne pas se rendre à Bruxelles, où se tenait une réunion d'urgence des ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne consacrée à des sanctions, et de demeurer à Kiev jusqu'à vendredi.

L'Otan a de son côté averti l'Ukraine d'une remise en cause possible de sa coopération avec ce pays si l'armée intervenait contre les manifestants de l'opposition

Selon des responsables de l'UE, Viktor Ianoukovitch ne sera pas visé par ces sanctions, afin de laisser des possibilités de dialogue. En revanche, les avoirs de certains responsables pourraient être gelés, de même que leurs facultés à voyager seraient limitées.

Les États-Unis ont d'ores et déjà interdit de visa une vingtaine de hauts responsables ukrainiens ayant pris part à la répression des manifestations, selon un haut fonctionnaire du département d’État.

Moscou appelle à la fermeté

Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, a suggéré pour sa part à l'Union européenne de "profiter de ses contacts avec l'opposition pour l'inciter à (...) se distancier des forces radicales qui ont déchaîné les troubles sanglants et sont sur la voie d'un coup d'Etat". Serguei Lavrov avait la veille dit son opposition aux "tentatives insistantes de médiation" des Européens.

Le Premier ministre russe, Dmitri Medvedev, a en outre donné des signes d'impatience sur un supposé manque de fermeté de la direction ukrainienne, confrontée à la contestation. "Il faut que nos partenaires aient du tonus, que le pouvoir en exercice en Ukraine soit légitime et efficace, qu'on ne s'essuie pas les pieds dessus comme sur un paillasson", a-t-il déclaré. Le président Ianoukovitch avait de fait remplacé mercredi soir le chef d'Etat-major des armées, qui s'était montré hostile au recours à l'armée contre les opposants.

Les services spéciaux ukrainiens (SBU) ont de leur côté annoncé mercredi une vaste opération antiterroriste, soit des mesures d'exception dans toute l'Ukraine, arguant que des "groupes extrémistes" menaçaient "la vie de millions d'Ukrainiens". Ces mesures d'exception permettent aux militaires d'ouvrir le feu.

Des athlètes quittent les Jeux Olympiques

Une skieuse ukrainienne et son père qui est aussi son entraîneur ont annoncé jeudi qu'ils se retiraient des jeux Olympiques de Sotchi, afin de protester contre l'usage de la force qui a fait des dizaines de morts pendant les manifestations de l'opposition à Kiev. Bogdana Matsotska et Oleg Matsotski se sont déclarés "outrés" par le refus du président Viktor Ianoukovitch de privilégier le dialogue avec les manifestants. "En signe de protestation (...) contre les comportements dignes de voyous face aux manifestants, nous cessons de participer aux jeux Olympiques de Sotchi", a écrit Oleg Matsotski sur son compte Facebook, dans une déclaration en son nom et celui de sa fille.

RTBF, avec agences

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