Ukraine: l'UE montre Moscou du doigt et élargit ses sanctions

Des manifestants pro-russes prenant d'assaut un bâtiment de la police régionale à Horlivka (Gorlovka), près de Donetsk
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Des manifestants pro-russes prenant d'assaut un bâtiment de la police régionale à Horlivka (Gorlovka), près de Donetsk - © ALEXEY KRAVTSOV - BELGAIMAGE

L'Union européenne a décidé lundi d'allonger la liste des Russes et des Ukrainiens pro-russes visés par des sanctions ciblées, mettant directement en cause la Russie pour "l'escalade" de la situation dans l'est de l'Ukraine.

Réunis à Luxembourg, les ministres des Affaires étrangères ont insisté sur "l'importance décisive" de la réunion prévue pour jeudi à Genève entre Ukrainiens, Russes, Américains et Européens.

"Il est crucial que la Russie et l'Ukraine s'engagent dans un dialogue utile" pour "lancer le processus de désescalade", a déclaré Catherine Ashton, qui dirige la diplomatie européenne. Si, à l'issue de la rencontre de Genève, une extrême tension devait persister dans l'est de l'Ukraine, les Européens pourraient décider de passer à la "phase 3" des sanctions, celles d'ordre économique, susceptibles de frapper plus durement la Russie.

Dans ce cas, un sommet extraordinaire des chefs d'Etat ou de gouvernement de l'UE devrait se dérouler "la semaine prochaine" à Bruxelles, a indiqué le ministre français, Laurent Fabius. "L'objectif" de l'UE, "c'est à la fois de faire preuve de fermeté et de garder le dialogue ouvert", a-t-il résumé, sur fond de poursuite d'intenses contacts diplomatiques entre les différentes capitales.

La décision d'étoffer la liste des sanctions ciblées a été prise pour protester contre la prise de bâtiments publics par des insurgés pro-russes dans plusieurs villes de l'est de l'Ukraine, comme Slaviansk, depuis samedi.

Le nombre et les noms des personnes visées par des restrictions de visa d'entrée dans l'UE et le gel d'avoirs seront annoncés dans les prochains jours par le service diplomatique de l'UE.

Ce dernier a déjà placé sur cette liste 33 personnalités, dont des proches du président russe Vladimir Poutine, après le rattachement de la Crimée à la Russie.

L'UE mise sur la diplomatie sans "illusions"

"On ne se fait pas beaucoup d'illusions, mais on va tenter cette première ouverture", a déclaré pour sa part le ministre belge des Affaires étrangères à la sortie de cette réunion. Pour Didier Reynders, "on est clairement dans la même démarche que ce qui s'est passé en Crimée". Il dénonce l'"escalade permanente" orchestrée en Ukraine par Moscou.

Interrogé sur de possibles options militaires, M. Reynders indique qu'"elles ont déjà été évoquées au sein de l'OTAN" et qu'elles "consistent surtout à renforcer la présence de l'OTAN dans les pays voisins".

Soutien à Kiev renforcé

Malgré ce contexte, plusieurs ministres européens ont exprimé leurs réticences à durcir les sanctions jusqu'à la "phase 3".

"On ne va pas résoudre le problème avec des sanctions", a déclaré le Luxembourgeois Jean Asselborn. "La Russie s'est déjà sanctionnée elle-même, du point de vue des investissements, de la fuite des capitaux et de la baisse de la monnaie. Ce sont des sanctions très importantes".

Les ministres ont parallèlement renforcé le soutien au gouvernement pro-européen de Kiev, confronté à des difficultés économiques et financières de plus en plus importantes. Ils ont donné leur feu vert à un prêt d'environ un milliard d'euros et à une réduction des droits de douane des produits exportés vers l'UE, qui doit permettre à l'Ukraine d'économiser près de 500 millions d'euros en année pleine.

Ces mesures sont comprises dans le programme d'assistance financière de 11 milliards d'euros décidé par les 28 en mars, dans le cadre de la signature du volet politique d'un accord d'association entre l'UE et l'Ukraine.

Les autorités veulent l'aide de l'ONU, les insurgés, de la Russie

Le président ukrainien par intérim Alexandre Tourtchinov a évoqué lundi la possibilité d'organiser un référendum sur le statut du pays en même temps que la présidentielle prévue le 25 mai, dans des déclarations devant le parlement. Il a demandé l'aide de l'ONU. De leur côté, les insurgés demandent l'aide de Moscou.

"Nous ne somme pas contre" un référendum, a déclaré le président par intérim Tourtchinov lors d'une réunion des chefs de groupes politiques, estimant que "la majorité des Ukrainiens se prononcerait pour une Ukraine indivisible, indépendante, démocratique et unie".

"Nous accueillerions votre aide pour mener une opération conjointe antiterroriste dans l'est" de l'Ukraine, où des insurgés pro-russes, certains armés, ont pris le contrôle de bâtiments publics dans plusieurs localités, a déclaré M. Tourtchinov lors d'une conversation téléphonique avec le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, selon le service de presse de la présidence.

"Des professionnels et des observateurs pourraient ainsi attester de la légitimité de nos actions", a-t-il ajouté selon cette source.

Il n'a pas été immédiatement possible d'obtenir de la présidence des éclaircissements sur le type d'opération "conjointe" évoquée par M. Tourtchinov ou sur le type d'implication onusienne qu'il espérait. Selon la présidence ukrainienne, M. Ban a répondu que l'Ukraine pouvait compter sur "le plein soutien" de l'ONU. "Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que la situation se règle pacifiquement aussi rapidement que possible", a dit le secrétaire général.

Samedi, Ban Ki-moon avait appelé tous les protagonistes de la crise en Ukraine à "faire preuve du maximum de retenue" et à dialoguer pour faire baisser la tension, se disant "très inquiet" face à la situation.

Situation tendue

Lundi, des manifestants pro-russes se sont emparés d'un commissariat dans une nouvelle ville de l'Est russophone de l'Ukraine, Gorlivka, dans la province de Donetsk. Un événement qui s'ajoute à une série d'attaques, visiblement coordonnées, lancée samedi dans des villes de l'est russophone de l'Ukraine, région frontalière de la Russie, par des hommes armés, portant souvent des uniformes sans insignes.

L'un des chefs des insurgés pro-russes de Slaviansk, ville de l'est de l'Ukraine, a quant à lui demandé lundi l'aide de la Russie et du président Vladimir Poutine pour lutter contre le gouvernement pro-européen de Kiev. "Nous demandons à la Russie de nous protéger et de ne pas permettre un génocide de la population du Donbass (est de l'Ukraine). Nous demandons au président Poutine de nous aider", a déclaré Viatcheslav Ponomarev, qui a pris le contrôle de la mairie de Slaviansk à la tête de militants pro-russes.

Alors que les forces loyales à Kiev sont invisibles dans la région, malgré l'annonce officielle d'une "opération antiterroriste" en cours contre les militants pro-russes, M. Ponomarev a affirmé que les autorités centrales ont envoyé lundi "1000 mercenaires et des tanks" pour reprendre le contrôle de Slaviansk, tombée au mains des insurgés samedi matin. "Nous nous battrons contre les nazis", a lancé M. Ponomarev en appelant la population "à ne pas paniquer".

Il a affirmé que "les troupes d'auto-défense de la République de Donetsk", proclamée par des militants pro-russes dans l'est de l'Ukraine, allaient se défendre contre la junte arrivée au pouvoir à Kiev à la suite d'un coup d'État réalisé à la demande des États-Unis et de l'Union européenne.

Le directeur de la CIA s'est rendu à Kiev ce week-end

Le directeur de la CIA John Brennan s'est rendu à Kiev ce week-end au cours d'une tournée de travail en Europe, a indiqué le porte-parole de la Maison Blanche Jay Carney lundi.

Plus tôt lundi, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avait dit attendre des explications de Washington quant aux informations faisant état d'une telle visite.

"Nous voulons notamment comprendre ce que signifient les informations sur une visite urgente à Kiev du directeur de la CIA", avait dit M. Lavrov. "On ne nous a pour l'instant pas fourni d'explications convaincantes".

Ces déclarations sont "absurdes" a rétorqué Jay Carney, soulignant que le séjour du directeur de l'agence américaine de renseignement à Kiev ne s'était d'aucune manière déroulé hors du cadre de sa tournée "de routine" sur le continent européen.

Des élections avancées à septembre en Crimée

Le président russe Vladimir Poutine a demandé lundi au Premier ministre de la république de Crimée, Sergueï Axionov, de devenir le gouverneur par intérim de cette région rattachée en mars à la Russie, où se tiendront des élections en septembre.

Vladimir Poutine a aussi confié lundi le poste de gouverneur par intérim de la ville à Sergueï Meniaïlo, amiral et ancien commandant de la flotte russe en Mer noire.

"La Crimée est prête", a assuré M. Axionov quand le président russe lui a demandé d'avancer la date des élections législatives en Crimée, initialement prévues en 2015, au 14 septembre 2014, jour de vote dans toutes les régions de Russie.

Le nouveau gouverneur par intérim de Crimée a aussi indiqué qu'"aujourd'hui la distribution des passeports russes atteint les 20 000 exemplaires par jour, il n'y a aucune crainte à avoir, les élections se dérouleront normalement".

Âgé de 41 ans, Sergueï Axionov a été l'un des principaux organisateurs du référendum du 16 mars sur le rattachement de la Crimée à la Russie. Il est aujourd'hui sur la liste des personnalités visées par les sanctions américaines et européennes.

Les Russes dénoncent l'hypocrisie occidentale

Les autorités russes ont fustigé l'attitude occidentale concernant la crise ukrainienne.

L'"hypocrisie dépasse les bornes", a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. "On peut se souvenir que la violence sur le Maïdan (la place de Kiev épicentre de la contestation pro-européenne, ndlr), qui s'est soldée par des dizaines et des dizaines de morts, était qualifiée de démocratie, alors qu'on parle de terrorisme à propos des manifestations pacifiques qui ont lieu maintenant dans le sud-est", a déclaré M. Lavrov lors d'une conférence de presse, omettant de préciser que les insurgés pro-russes qui y sévissent sont armés, organisés et occupent de force des bâtiments de l'administration publique.

Moscou s'offusque par ailleurs d'une récente visite du chef de la CIA américaine à Kiev. "Nous voulons notamment comprendre ce que signifient les informations sur une visite urgente à Kiev du directeur de la CIA", a déclaré le chef de la diplomatie russe. "On ne nous a pour l'instant pas fourni d'explications convaincantes", a-t-il ajouté.

Dialogue de sourds

La Russie a sommé Kiev de cesser "la guerre contre son propre peuple" et une réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU avait été convoquée dimanche.

Mais la réunion a tourné au dialogue de sourds entre Occidentaux et Russes, les premiers accusant Moscou d'avoir orchestré la tension dans l'est de l'Ukraine alors que Moscou mettait Kiev en demeure de "cesser d'utiliser la force contre le peuple ukrainien".

"Le sang a déjà été versé et il faut éviter d'urgence une nouvelle escalade", a averti l'ambassadeur russe Vitali Tchourkine. Il a demandé aux Occidentaux et en premier lieu aux Etats-Unis, de faire pression sur les autorités de Kiev pour qu'elles "cessent d'utiliser la force contre le peuple ukrainien et entament un véritable dialogue".

"C'est l'Occident qui déterminera si la guerre civile en Ukraine peut être évitée", a-t-il ajouté.

Dénonçant "la désinformation et la propagande russe", son homologue américaine Samantha Power a accusé la Russie d'avoir "créé et orchestré l'instabilité" dans l'est de l'Ukraine. Les récents événements dans cette région "sont une copie conforme des tactiques utilisées par les forces russes dans les premières étapes de la crise en Crimée", a-t-elle affirmé. "Nous savons qui est derrière: seule la Russie est capable d'une telle opération dans cette région".

Il s'agit de la dixième réunion tenue par le Conseil depuis le début de la crise en Ukraine fin février et la plupart ont tourné à un affrontement stérile entre Russes et occidentaux.

La Russie, membre permanent du Conseil de sécurité et disposant à ce titre d'un droit de veto, peut en effet bloquer toute tentative de trouver une position commune sur ce dossier.

 

 

RTBF avec AFP et Belga

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