Ukraine: l'impossible ambition de l'Union européenne

Ukraine: l'impossible ambition de l'Union européenne
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Voilà deux semaines que les rues de Kiev sont assaillies de manifestants. Dès la décision prise par le gouvernement de suspendre l’accord d’association avec l’Union européenne, la foule a investi les alentours la place de l’Indépendance, dans le cœur de la capitale. Les rassemblements se sont faits plus massifs, la répression plus violente depuis vendredi : le président Viktor Ianoukovitch ne s’est en effet pas laissé convaincre lors de la réunion du Partenariat oriental à Vilnius, censé couronner le processus d’accord d’association. Ils étaient quelque 100 000 dimanche dans plusieurs villes du pays. Devant l’ampleur et la détermination de la contestation, le risque pris par le gouvernement ukrainien en vaut-il la chandelle ? Pourquoi a-t-il choisi de tourner le dos à l’Europe, et de s’appuyer sur le puissant voisin russe ?

Un premier élément de réponse a été donné par le Premier ministre ukrainien lui-même: "Cette décision est dictée exclusivement par des raisons économiques et ne change pas la direction stratégique du pays", affirmait Mykola Azarov vendredi devant le parlement.

La carotte et le bâton

Car le pays est en pleine débâcle économique et financière. Durement touchée par la crise de 2008, l’Ukraine "est sous la menace d'un défaut de financement, et si la situation empirait, l'Ukraine pourrait même être en défaut de paiement. Principaux sujets de préoccupations : la balance des paiements et la gestion de la dette extérieure ", explique un investisseur économique. En 2009, le PIB avait reculé de 15%. Appauvrissement, augmentation du chômage, l’Ukraine est dépendante de l’aide que lui octroie la communauté internationale.

"La Russie a utilisé la situation économique dramatique de l’Ukraine", explique Aude Merlin, chargée de cours à l’ULB et spécialiste de la Russie. "On parle de 7 milliards d’euros". Et cela sans compter les multiples pressions d’ordre économique (règles douanières, approvisionnement en gaz...). Face à cela, l’Union européenne a bien peu à offrir : 650 millions en programmes d’aide, le calcul est vite fait. "Les élites européennes n’ont absolument pas anticipé l’argument financier de Moscou", poursuit Aude Merlin. "Maintenant, l’Union européenne dit solliciter le FMI pour aider l’Ukraine, mais c’est un peu tard".

"Ce qu’offre la Russie en termes financiers est important, mais ce n’est pas uniquement ça qui fait pencher la balance", estime pour sa part Mario Telo, professeur à l’ULB et spécialiste des questions européennes. "Ce qui compte c’est l’orientation de toute une société". "Ça fait plus de dix ans que l’Ukraine est tentée par un rapprochement avec l’Union européenne. Bien avant Viktor Iouchtchenko. Dans les années ‘90 il y avait déjà des accords de rapprochement".

Des projets hétéroclites, une visée européenne

Et c’est bien de cela que parlent les manifestants pro-européens rassemblés place de l’Indépendance. Étudiants ou vétérans de la révolution orange, ils sont emmenés par les leaders des trois principaux partis d’opposition. La coalition Batkivchtchina ("La Patrie"), deuxième force politique du pays, dirigée par Arseni Iatseniouk, espère ce rapprochement, d’autant plus que son égérie, Ioulia Timotchenko, emprisonnée, pourrait espérer une libération.

A ses côtés, le parti ultranationaliste Svoboda ("Liberté"), ancré dans l’ouest majoritairement anti-russe, qui représente 37 élus au parlement (sur 450), craint plus que tout un rapprochement avec le grand voisin oriental.

Celui qui incarne le plus la contestation est cependant Vitali Klitschko. Chef du parti libéral Oudar, cet ancien boxeur au physique impressionnant, a fait de la lutte contre la corruption sa principale bataille ; un projet qu’un rapprochement avec l’Union européenne devrait aider.

"On est face à une compétition entre deux pôles", explique Mario Telò. "D’un côté, la Russie, qui tente depuis 1991 de reconstituer une alliance régionale autour d’elle (Ukraine, Kazakhstan…). Après l’échec de ces tentatives, la Russie met aujourd’hui en avant le projet d’Eurasie, nouvelle formulation de l’alliance régionale. Et de l’autre côté, la force magnétique de l’Union européenne, qui reste très importante". Mais la contre-partie est sérieuse: transformation de l’administration, des institutions judiciaires, … L’intégration des standards européens coûterait environ 120 milliards d'euros. "La conditionnalité européenne est lourde. La Pologne a par exemple pris quinze ans pour s’adapter".

Le handicap européen

Alors que le mouvement se radicalise, et que certains demandent l’adhésion à l'Union euroépenne, c’est l’incapacité de cette dernière à offrir plus que l’accord d’association qui est mise en lumière. "L’adhésion n’est pas possible pour le moment", répond Mario Telò. "Economiquement, mais aussi pour les institutions européennes, qui risquent de ne plus fonctionner (…)La liste de pays demandant l’adhésion est longue… Mais c’est dans une troisième voie que l’UE s’engage : entre l’élargissement et le simple partenariat, c’est celle de la politique européenne de voisinage", concrétisée par des accords d’association.

Pour Aude Merlin, l’Union européenne est prisonnière de sa frilosité. "Bruxelles n’a pas réalisé à quel point l’avenir des pays de voisinage partagé est important, par crainte de froisser la Russie et d’assumer sa position. Alors que la Russie dispose de réserves de change positives, et de rentes pétrolières et gazières, qui lui permettent de peser sur les relations extérieures, l’Union européenne est empêtrée dans ses problème internes. Elle doit aussi faire face à la crise économique et à une de ses conséquences : l’opposition des opinions publiques à l’élargissement".

Sortir de l'impasse? "Il n’y aura pas d’accord avec l’Ukraine tant qu’il n’y a pas d’accord avec la Russie", estime Mario Telò. "L’accord de partenariat avec la Russie a en effet un mal fou à se renouveler", acquiesce Aude Merlin. "Mais il faudra aussi assurer l’indépendance des Etats qui, depuis la chute de l’Union soviétique, sont indépendants ! Il y a là un vrai problème, une reconnaissance de souveraineté de la part de la Russie. C’est aussi la peur de la démocratie : la pression de la Russie sur l’Ukraine est également à usage interne. Elle vise à dissuader la population russe d’entrer dans ce processus de démocratisation".

W. Fayoumi

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