Ukraine : bilan mitigé un an après le début des manifestations

Bien loin du centre de Kiev, bien loin de l’attention des grands médias ukrainiens, nous entrons dans la banlieue de Kiev. Il fait nuit. Nous avons rendez-vous avec une famille qui a fui la guerre dans l’est. Elle habite dans un de ces nombreux immeubles austères de l’époque soviétiques. Le père et la mère ont tout quitté avec leurs six enfants, maisons, amis, famille, école. Toute leur vie est chamboulée. Mais il le fallait, car leur vie était en danger. L’ainé, Vlad, a onze ans. Et pour son âge, il en a déjà beaucoup vu : "Je me rappelle que des hommes armés ont pris d'assaut l'administration à Donetsk. Il y avait des pneus qui brûlaient, des sacs de sable autour du bâtiment et des hommes autour avec leurs fusils et leurs matraques. J'avais peur qu’ils nous prennent d’assaut aussi".

Les craintes de l’enfant étaient justifiées. En effet, son père, Vadime Tcherkass, est un militant des droits de l’Homme, chef de l’ONG "Protection des droits" à Donetsk. Il est pro-européen. Pendant les manifestations à Maïdan, il envoyait des personnes, de l’argent et du matériel depuis Donetsk vers Kiev pour aider les révolutionnaires. Dès lors, quand les pro-russes ont pris le pouvoir à Donetsk, il a été attaqué. Ses proches lui ont conseillé de partir le plus vite possible.

La famille a donc débarqué à Kiev, dans un appartement qui leur a été prêté par des connaissances. Ils ne connaissent même pas le propriétaire, mais ils savent qu’il soutient leur cause. C’est comme cela que cela fonctionne en Ukraine. En effet, leur propre gouvernement ne les a pas aidés à trouver un logement. Sana Tcherkass, l’épouse de Vadime, est révoltée : "Normalement, les municipalités ont l'obligation de trouver un logement temporaire pour les déplacés, c'est la loi. On a fait la demande, mais on n'a rien reçu."

Pas de logement fourni par le gouvernement

Le couple vit aujourd’hui grâce à l’aide de volontaires. Tous ce qu’ils ont, les chaises, la nourriture, les lits, tout leur a été fourni gratuitement. Sana n’a pas peur de dénoncer la corruption des autorités, mais aussi des programmes d’aides aux déplacés : "Certains programmes d'aide ont reçu de l'argent de l'ONU et ils l'ont caché. En fait ils donnent de l'argent et un logement à certaines personnes; et à d'autres, ils cachent les informations et ne donnent rien".

Le père, Vadime Tcherkass, est assez pessimiste quant à l’issue de la révolution à Maïdan. "Je dois dire que la fin de la révolution était prévisible. Les nouveaux visages de n'ont pas accédé au pouvoir. Ce sont les vieux visages qu'on voit depuis 20 ans qui ont gardé le pouvoir. Ça ne va pas. Ces gens ne sont pas adaptés aux valeurs de l'Europe. Ils ne sont pas adaptés aux valeurs de respect de la loi".

Pas de réponse du premier ministre

Les accusations sont lourdes. Nous aurions dès lors aimé avoir la réaction du Premier ministre ukrainien Arseni Yatseniouk sur ces problèmes de corruption et de droits de l’Homme. Il s’est justement entretenu à ce sujet avec Didier Reynders. Le ministre des affaires étrangères se rend en Ukraine dans le cadre de la présidence belge du Conseil de l’Europe. Cet organe est en charge de la protection des droits de l'Homme et compte 47 pays : les Européens, l’Ukraine et la Russie entre-autres. Malheureusement, à l’issue de leur réunion, le premier ministre ukrainien s’est contenté de réciter un discours préparé à l’avance pour la presse. Il a refusé de répondre ensuite aux questions des journalistes.

Didier Reynders, lui, nous le confirme, la corruption est un véritable fléau en Ukraine. Elle n’a pas disparu après la révolution. Elle est surtout présente dans le domaine de la justice. Le ministre belge nous affirme qu’Arseni Yatseniouk est bien conscient des problèmes que nous soulevons. Ils ont d’ailleurs discuté ensemble de la manière de les résoudre. Le Conseil de l’Europe peut en effet apporter des solutions concrètes et des suggestions d’aides. Cet organe, qui donne des recommandations, n’a par contre aucun pouvoir contraignant. Dès lors, l’Ukraine changera ses pratiques uniquement si ses autorités veulent bien le faire.

Mais le pouvoir ukrainien ressent certainement la pression d’une grande partie de son peuple. En effet, au cours de la révolution à Maïdan il y a près d’un an, plusieurs citoyens sont décédés. Lors de la tuerie du 20 février 2014, plus de cent révolutionnaires ont été tués par les forces de police, ils se battaient pour que leur pays change. Ils ont réussi à renverser le pouvoir pro-russe et le président Viktor Yanoukovitch. Des élections présidentielles et législatives ont ensuite eu lieu. Mais les défis restent nombreux : les révolutionnaires voulaient un changement de mentalité dans leur pays, rongé la corruption et au bord du gouffre économiquement ; mais beaucoup sont déçus par la lenteur des changements.

La population prend le relais

Le gouvernement est débordé. Et la guerre dans l’est le paralyse en partie. Dès lors, beaucoup de citoyens participent à l’effort collectif. Ainsi, dans un bâtiment et une cour situés dans les vieux quartiers de Kiev, la population organise elle-même l’aide aux réfugiés, à la place des autorités. Ici, chacun apporte du matériel et de la nourriture. Les déplacés de l’Est à Kiev peuvent venir se fournir sur place, et beaucoup de choses sont envoyées vers l’Est. Olga, une des volontaires, nuance : "C'est vrai que les déplacés de Donetsk et Lougansk pensent que le gouvernement ne fait pas assez pour eux. Mais quand on voit l'état du budget ukrainien, on comprend qu'on doit tous participer à l'effort de reconstruction du pays".

L’aide de la population va plus loin encore. Dans une autre rue, à cinq minutes de là, nous avons rendez-vous avez d’autres volontaires. Les jeunes femmes ne sont pas faciles à trouver, elles se trouvent à l’arrière d’une maison, dans un sous-sol. Elles fabriquent des camouflages pour les soldats ukrainiens qui se battent dans l’est. L’une d’entre-elles, Yuliana Lytvynenko, pense aussi qu’il faut soutenir le gouvernement. Elle considère que les autorités ukrainiennes ne peuvent pas mener toutes les réformes rapidement à cause de la guerre et de Vladimir Poutine : "Les Russes occupent une partie de notre territoire de l'Ukraine et ils sont en train de tuer nos gens".

Discussions diplomatiques en Russie

La Russie, elle, affirme qu’elle a longuement négocié pour le dernier cessez-le-feu de ce 9 décembre (Celui-ci a entre-temps été violé de nombreuses fois). La capitale, Moscou, était d’ailleurs la seconde étape du voyage de Didier Reynders. Le ministre est persuadé que les sanctions économiques ont un effet et peuvent faire pression sur la Russie. Serguei Lavrov, le ministre des affaires étrangères russe confirme en conférence de presse que l’économie de son pays est affectée. Mais il n’hésite pas à critiquer ces sanctions et la manière des Européens de les appliquer : " la dernière grande vague de sanctions économiques a été annoncée au lendemain de la signature des accords de cessez-le-feu de Minsk en septembre. C'est du non-sens! Et nous posons la question à nos partenaires européens, si des accords de cessez-le-feu sont suivis de punition, que pouvons-nous faire pour vous plaire?

Didier Reynders lui pense que les sanctions sont nécessaires, et que sa présence en Russie est complémentaire à cela. Dans le cadre du Conseil de l’Europe, il travaille plus sur le dialogue, et reconnait les erreurs du passé : " En Europe, il y a eu une volonté d’isoler la Russie, ou de ne pas la prendre tout à fait au sérieux. Je prends un seul exemple, tous les pays de la région vont devoir à l’avenir travailler tant avec l’Union européenne que la Russie ". Mais cela c’est pour plus tard car aujourd’hui, les relations diplomatiques restent très fragiles, et les combats continuent dans l’Est de l’Ukraine.

Aurélie Didier, envoyée spéciale à Kiev et Moscou

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