Union européenne: "Un accord avec la Libye sur les migrants est illusoire aujourd'hui"

Opération de sauvetage au large de la Libye en novembre dernier
Opération de sauvetage au large de la Libye en novembre dernier - © ANDREAS SOLARO - AFP

Il faut fermer la route qui va de la Libye à l'Italie. C'est le nouveau projet de l'Union européenne sur le plan migratoire. En 2016, plus de 180.000 migrants sont arrivés sur le sol européen via cette route. Et au moins 5000 personnes sont mortes en tentant de traverser la Mer Méditerranée. Vendredi à Malte, l'Union européenne a jeté les bases d'un accord avec la Libye, pour tenter de freiner l'arrivée de migrants. A terme, l'accord s'inspirerait du texte controversé conclu avec la Turquie, il y a bientôt un an. Mais la Libye n'est pas la Turquie. La situation politique y est très compliquée. Trois questions à Virginie Collombier, chercheur à l'Institut universitaire européen de Florence en Italie.

En Libye, il n'y a plus vraiment d'Etat fort. Il existe un bras de fer entre plusieurs grandes tendances. Lesquelles? 

Il y a le gouvernement de Tobrouk, à l'Est, qui reste un acteur politique très important parce que le Parlement doit demeurer, dans le cadre de l'accord politique, le principal organe législatif. Il est important aussi parce que les forces militaires qui sont liées au général Haftar sont devenues des acteurs très importants. 

Le deuxième groupe important, c'est donc le gouvernement d'union nationale qui est basé à Tripoli depuis le mois de mars l'année dernière et qui est soutenu par la communauté internationale. Sa capacité militaire repose essentiellement sur des groupes militaires originaires de la ville de Misrata et certains groupes armés basés à Tripoli. 

Et vous avez aussi une autre force qui politiquement est plus faible mais qui militairement a une capacité de nuisance. Celui-ci est lié à l'ancien parlement et gouvernement de Tripoli.

Donc il existe trois pôles d'importance politique différente, mais avec lesquelles il faut compter quand on pense à la perspective d'un accord politique aujourd'hui. 

L'Union européenne n'a comme interlocuteur que le gouvernement d'union nationale. Est-ce que cela a du sens de sceller un accord sur les migrants de cette manière? 

Penser que ce problème peut être réglé à travers des accords avec le gouvernement d'union nationale est complètement illusoire. 

Ce gouvernement est faible, il a une capacité d'action extrêmement limitée. Il n'est par exemple pas capable de répondre aux principales priorités des gens dans la rue. Depuis plusieurs mois, il y a une grande crise d'accès à l'argent liquide dans le pays. Les coupures d'électricité sont de plus en plus longues et récurrentes. Un tas de problèmes pratiques vient s'ajouter à la situation sécuritaire qui s'est dégradée.  

Ce gouvernement ne sera donc pas en mesure de mettre cet accord en oeuvre. Et de toutes façons, le contexte général en Libye ne lui permettrait pas. Les réelles forces qui aujourd'hui ont un rôle dans les questions migratoires en Libye, ce sont différents groupes armés. Ils contrôlent à la fois les gardes-frontières et tout le trafic. Ce sont eux qui ont une véritable capacité d'action aujourd'hui. Et tout le monde sait très bien au sein de ces groupes-là qu'ils ont à gagner, même économiquement d'une perspective de deal avec l'Union européenne. 

Cela rend d'ailleurs la question du contrôle sur les migrants encore plus attractive pour certains groupes qui ont commencé à mener des rafles, qui récupèrent des gens, qui les emprisonnent et qui ont, je pense, aussi l'intention de s'en servir comme monnaie d'échange. Il y a donc un vrai business qui aujourd'hui est non seulement organisé mais aussi cherche à s'étendre et à se renforcer dans un certain nombre de régions.

Cela veut dire que l'Union européenne devrait traiter avec ces groupes armés sur les questions migratoires? Ils sont responsables de violences extrêmes à l'encontre des migrants... 

Non, ce n'est pas ce que je dis. Même si indirectement, c'est déjà le cas quelque part, avec les opérations navales qui sont en oeuvre depuis 2014. Elles impliquent de fait des contacts entre certains de ces groupes et les forces mises en oeuvre par l'Union européenne. Je dis que prendre en compte les flux migratoires sans comprendre que la priorité est politique, c'est se tromper. La priorité, c'est de se poser cette question: qu'est-ce que l'on peut faire aujourd'hui pour sortir de l'impasse et de ces conflits politiques, en partie à l'origine de ces flux? 

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK