Turquie: les protestataires sonnent-ils le début du "printemps turc"?

Manifestation de soutien aux opposants turcs à Bruxelles
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Manifestation de soutien aux opposants turcs à Bruxelles - © RTBF

Ils sont plusieurs dizaines de milliers ; et depuis trois jours, ils occupent une des places centrales d’Istanbul. Aux cris de "Gouvernement, démission !", les protestataires ont résisté aux charges brutales de la police sur la place Taksim. La question de l’aménagement de la place, au départ des manifestations, se transforme en une mobilisation contre le pouvoir turc. La comparaison est dans tous les esprits : assistons-nous à une variante d’un mouvement qui a essaimé dans les pays arabes il y a deux ans ? Le pays se trouve-t-il à la veille d’un "printemps turc" ?

"C’est le parallélisme facile", répond Pierre Vanrie, chargé de cours à l’ULB et journaliste spécialiste de la Turquie. "Mais il y a une influence, par exemple pour les méthodes utilisées par les manifestants".  

Ces manifestants plutôt jeunes, pour les premiers arrivés, utilisent massivement les réseaux sociaux. Et dénoncent de façon répétée la mainmise du gouvernement sur les médias nationaux. Pierre Vanrie le rappelle : dans les évènements des derniers jours, les grandes chaînes turques de télévision ont été la cible des protestataires ; les sites de CNN Turquie et de NTV ont été hackés hier, et les manifestants ont tenté d’investir le siège de cette dernière.  Des messages sont envoyés sur Twitter ou sur Facebook, dénonçant l’incompréhensible mutisme des plus importants médias turcs face aux évènements de la place Taksim.

Message envoyé sur Twitter, le 3 juin

Le programme de CNN Turquie face à CNN International

 

"Il y a effectivement en Turquie un contrôle des médias très important de la part des institutions gouvernementales", fait remarquer Pierre Vanrie, "même si cela ne peut pas être comparé à ce qui se passait en Tunisie ou en Egypte". "Printemps turc" ? "Une chose est sûre, je n’utiliserais pas ce terme-là", précise le spécialiste.

 

"Ces confrontations indiquent malgré tout que les tensions ne touchent pour l’instant qu’une partie de la population : ce sont surtout des étudiants, dans un quartier où il y a beaucoup d’intellectuels de gauche, d’artistes, etc., ce qui peut expliquer qu’il y ait eu très rapidement une forte mobilisation", explique pour sa part Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de Relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris.

L'AKP, un parti très majoritaire

Une forte mobilisation qui n’a pas encore atteint toutes les couches de la population, et encore moins les groupes sociaux les plus démunis dans une Turquie en plein changement. Car, "au niveau politique, la Turquie est un pays paradoxal", reprend Pierre Vanrie. Si le l’AKP est un parti de droite, libéral et conservateur au niveau des mœurs par exemple, "son électorat, celui qui lui a permis d’être là, représente les voix des gens modestes", c'est çà dire une grande partie de la population turque.

Pour preuve, son inamovible popularité, attestée par ses résultats aux dernières élections législatives de 2011, où il a obtenu près de 50% des votes… L’AKP a gagné trois élections législatives de suite, améliorant son score à chaque fois ; il gouverne depuis 2002.

L’AKP, et Recep Tayyip Erdogan, n’a trouvé aucun parti d’opposition crédible sur son chemin. "C’est un mélange : à côté d’un libéralisme sauvage, l’AKP a réussi à faire passer plusieurs mesures très populaires", explique Pierre Vanrie.

"Avancées spectaculaires"

"Le gouvernement a fait des avancées spectaculaires au niveau des droits de l’Homme et de la question kurde", rappelle-t-il, comme la conclusion d’un accord historique avec le PKK, qui mettait un terme aux opérations kurdes en Turquie.

L’amélioration du système de sécurité sociale dans le pays prouve aussi que le gouvernement a compris l’intérêt de susciter les satisfactions populaires, et un retour positif en termes électoraux.

Une autre plume au chapeau de Recep Tayyip Erdogan a également été la mise au pas de l’armée, ou à tout le moins son retrait de l’appareil étatique et judiciaire – plus précisément de la haute magistrature, accusée de faire le jeu des gradés (lire à ce propos l'analyse d'Emre Öktem, pour l'IRIS). Mais, précise Pierre Vanrie, "cette dépolitisation de l’appareil judiciaire a laissé la ploace à une autre mainmise : celle du gouvernement et de l’AKP". Car, et beaucoup d’observateurs s’accordent sur ce point, le gouvernement turc verse dans un "style" de plus en plus autoritaire.

Le danger de l'autoritarisme: le "style" de Recep Tayyip Erdogan

La détention ou les poursuites dont font l’objet des dizaines de journalistes éclaire d’une autre lumière les dysfonctionnements de la justice turque : paranoïa, volonté de contrôle : RSF dénombre pas moins de 72 professionnels de l’information mis en cause à des degrés divers par l’appareil judiciaire.

Un autre exemple pourrait illustrer cette dérive: la préparation du texte de la nouvelle Constitution turque. Le principe a été acquis par référendum en 2010 : la révision constitutionnelle aura bien lieu.

Mais les objectifs du premier ministre turc laissent ses adversaires inquiets. Ce dernier voudrait en effet réaliser une vraie révolution du système politique, transformant le régime turc en un régime présidentiel fort, "à l’image de celui qui est en vigueur aux Etats-Unis", mais avec une prérogative en plus : celle de pouvoir dissoudre le parlement.

Recep Erdogan "a lié ce processus-là au processus de paix avec les Kurdes", explique encore Pierre Vanrie. Le premier ministre s’est assuré du soutien des Kurdes dans la modification de la Constitution… De là à préjuger de ses ambitions personnelles dans le dossier, il n’y a qu’un pas…

Pas de printemps turc, plutôt des Indignés

"Recep Erdogan part du principe que la majorité fait ce qu’elle veut, peu importe l’avis de la minorité", dit Pierre Vanrie. Et malgré ses dérives, l’AKP n’aurait pas trop de soucis à se faire. L’inexistence de l’opposition, divisée et en perte de contact avec les masses – à l’image du Parti républicain du Peuple; très peu populaire, dit notre spécialiste, et qui a obtenu 26% des suffrages en 2011 – lui permet aujourd’hui de manœuvrer à sa guise.

Les évènements de la place Taksim pourraient cependant représenter  un basculement. Pour l’heure, la principale force d’opposition au gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, et à l’AKP, son parti conservateur musulman, sont les défenseurs de la laïcité. "Une bourgeoisie qui a peur de perdre ses anciens avantages", explique Pierre Vanrie.

Les oppositions face à plusieurs mesures conservatrices se structurent autour de ce mouvement, comme dans la dénonciation de la levée d’interdiction du port du voile dans les universités, ou, plus récemment,  l’interdiction de vente de boissons alcoolisées après une certaine heure.

 

 

Mais, pour Aktar Cengiz, professeur en sciences politiques à Istanbul, c’est aujourd’hui "le style personnel du premier ministre turc (qui) a fait descendre les gens dans la rue ", un style de plus en plus autoritaire, qui risque de lui jouer des tours. Si les jeunes de la Place Taksim font aujourd’hui partie d’une certaine élite urbaine, laïque et plutôt de gauche, ils ont été rejoints après le début de la mobilisation par des mouvements islamiques – certes peu nombreux. "Il a réussi à unir l’opposition : l’extrême droite a côtoyé l’extrême gauche", ajoute-t-il.

"C'est très tentant de faire la comparaison" avec les "Printemps arabes", ajoute-t-il, "mais en Egypte, les gens dans la rue scandaient pour la démocratie, or la Turquie est un pays démocratique; ce ne sont pas les mêmes données politiques".

 

Pour lui, "ça ressemble beaucoup au mouvement des Indignés" qui a secoué différentes villes du globe pour demander plus de justice sociale.

Les violences reprochées aux forces de l’ordre et l’inflexibilité de Recep Tayyip Erdogan ont même irrité certains membres de son parti. Le premier ministre turc s’est cependant envolé pour une visite au Maghreb, ce lundi, laissant le pays dans la crise. Peut-être mise-t-il toujours sur sa grande popularité : des sondages, que Pierre Vanrie estime fiables, le donnent toujours majoritaire dans le pays, à 52% d’intentions de vote.

W. Fayoumi, avec A. Gordillo

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