Turquie: Erdogan rencontrera mercredi certains manifestants

Des partisans du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan pris entre son portrait et le drapeau national turc, le 9 juin 2013 à Ankara
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Des partisans du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan pris entre son portrait et le drapeau national turc, le 9 juin 2013 à Ankara - © Adem Altan

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan s'entretiendra mercredi avec des représentants des manifestants qui exigent depuis onze jours sa démission, a annoncé lundi le porte-parole du gouvernement à l'issue du conseil des ministres.

"Notre Premier ministre a donné rendez-vous à des groupes qui organisent ces manifestations. Je crois qu'il en rencontrera certains mercredi. Et d'autres à un autre moment", a déclaré le vice-Premier ministre Bülent Arinç, sans préciser quels groupes seraient reçus par le chef du gouvernement.

"Ils seront informés des faits et notre Premier ministre écoutera ce qu'ils ont à dire", a poursuivi M. Arinç.

Dans son compte-rendu, le vice-Premier ministre a ajouté que "les manifestations illégales ne seraient plus tolérées en Turquie", sans fournir de plus amples détails. "Nous vivons dans un Etat de droit. Tout le monde doit être responsable de ses actes dans un Etat de droit", a-t-il commenté.

Interrogé sur le projet d'aménagement de la place Taksim à l'origine des troubles qui secouent depuis plus d'une semaine le pays, M. Arinç a assuré que son gouvernement se conformerait aux décisions de la justice, saisie de plusieurs requêtes.

"Il existe une décision de justice suspendant les travaux (de réaménagement) et quatre autres requêtes qui n'ont pas encore été examinées. Pour l'instant, nous nous conformons à la décision de la justice. Si le tribunal décide au bout du compte que (ce projet) n'est pas bon, il serait alors possible de revoir le projet", a dit M. Arinç.

Un tribunal d'Istanbul a suspendu le 31 mai le projet de reconstruction d'une caserne militaire de l'époque ottomane à la place du parc Gezi, situé en bordure de la place Taksim, dont la destruction annoncée a été à l'origine du mouvement de contestation.

La carte de la victimisation

Face aux manifestations qui remettent en cause son autorité depuis onze jours, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a choisi de jouer la carte de la victimisation, qui lui a autrefois réussi mais semble aujourd'hui éculée et traduit son affolement, estimaient lundi les analystes.

Dimanche, journée marathon au cours de laquelle il a animé pas moins de six meetings, Recep Tayyip Erdogan a promis à ses partisans qu'il tiendrait bon face aux "pillards" et autres "extrémistes" qui réclament sa démission, et qu'il accuse d'être manipulés par l'opposition ou de mystérieuses puissances comme "le lobby des taux d'intérêt".

"La nation nous a amenés au pouvoir et c'est elle seule qui nous en sortira", a-t-il déclaré devant la foule qui scandait "La Turquie est fière de toi !".

Le Premier ministre islamo-conservateur a aussi fait un rapprochement entre les troubles actuels et l'époque où l'armée, en gardienne des institutions laïques de la Turquie, intervenait sans ciller dans la vie politique (elle a renversé quatre gouvernements entre 1960 et 1997).

"Aujourd'hui, nous sommes dans la situation du 27 avril 2007", a-t-il déclaré dimanche à l'aéroport d'Ankara. Il faisait allusion à une injonction publiée à cette date par l'état-major, qui avait menacé le gouvernement d'intervention s'il ne faisait pas respecter le principe de la laïcité, puis provoqué des manifestations géantes contre le pouvoir.

Cette intrusion des militaires avait été lourdement sanctionnée par les électeurs aux législatives de juillet 2007, le Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan recueillant 47% des suffrages.

"Erdogan joue la carte du martyr. Ça a toujours bien fonctionné pour lui dans le passé", estime Amberin Zaman, éditorialiste réputée du quotidien libéral Taraf. "Il se dépeint comme la victime de soit-disant forces obscures qui essaient de l'affaiblir et veulent faire replonger la Turquie dans les jours sombres".

Le Premier ministre entend tirer les bénéfices de son coup politique aux municipales de mars 2014 et à l'élection présidentielle, sans doute en août de la même année, pour laquelle sa candidature est attendue.

Incompréhension

Mais cette fois, Recep Tayyip Erdogan est peut-être en retard d'une bataille, d'autant que c'est lui-même qui a mis l'armée et l'establishment partisans de laïcité au pas ces dernières années à l'occasion de retentissants procès pour complot, selon Mme Zaman.

"Quand on regarde les manifestants, c'est presque comique de les définir comme il le fait (...) Parler d'un gouvernement élu démocratiquement face à des soit-disant putschistes, ça ne tient pas debout", affirme l'analyste.

"Erdogan n'a aucune capacité à comprendre ce qui est en train de se passer", surenchérit Cengiz Aktar, politologue à l'université stambouliote de Bahçesehir.

Il ne comprend pas ce mouvement spontané issu des classes moyennes et éduquées des grandes villes, qui rejettent son autoritarisme, parce qu'il "n'a jamais connu une contestation pareille. Jusque-là, la contestation était celle, classique, des kémalistes", l'élite au pouvoir, défendant bec et ongle ses prérogatives face à la classe montante de l'AKP, indique Cengiz Aktar.

Pour Nuray Mert, politologue à l'université d'Istanbul, l'attitude du Premier ministre va au-delà d'une compréhension erronée de la situation et traduit un réel désarroi.

"Cette fois, il a réagi d'une manière très anormale. Je ne sais pas si on a jamais vu dans le monde un Premier ministre faire six allocutions en un jour. C'est parce qu'il se sent menacé. Avec l'intérêt qu'a manifesté la presse internationale, il a cédé à la peur de sa propre fin prochaine", commente Mme Mert.

L'universitaire en veut pour preuve les références récentes que M. Erdogan a faites aux anciens Premiers ministres libéraux Adnan Menderes, pendu à l'issue d'un coup d'Etat en 1960, et Turgut Özal, dont la mort suspecte en 1993 a donné lieu à l'ouverture d'une enquête pour empoisonnement.

"Il s'est passé beaucoup de choses dans ce pays, à certaines époques on a pendu, on a empoisonné", a déclaré le chef du gouvernement le 3 juin.


AFP