Tunisie, 10 ans après la chute de Ben Ali : "Ce sont les femmes qui ont sauvé le pays"

Le rôle des femmes en Tunisie
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Le rôle des femmes en Tunisie - © Maurine Mercier

Cela fait 10 ans jour pour jour. Après 23 ans de règne, le dictateur tunisien Zine el-Abidine Ben Ali fuit son pays, sous la pression populaire. C’est le début de la vague des printemps arabes. Parmi les manifestants qui lui ont hurlé "dégage", les femmes étaient descendues en nombre. "Je me rappelle ces femmes qui avaient grimpé sur les épaules des hommes, pour brandir des pancartes, devant le ministère de l’Intérieur" se souvient émue Sadika. Elles sont sorties massivement le 14 janvier 2011 pour se débarrasser du dictateur mais aussi pour revendiquer l’égalité homme femme.

"J’avais 19 ans, et j’étais prête à cette révolution" se souvient Shams, devenue aujourd’hui enseignante. Elle fait partie de cette génération de jeunes féministes extrêmement actives née de la révolution.

Premières élections, premier obstacle

Rien ne les arrête. Ni les machistes, ni les islamistes. Ces derniers remportent les toutes premières élections libres. Alors que la révolution devait leur permettre d’arracher de nouveaux droits, c’est pour ne pas perdre ceux déjà acquis qu’elles doivent déjà se battre : "A la fac, il y avait, chaque vendredi, des noms qui sortaient de la part des islamistes. Des étudiants qu’il fallait tabasser, tuer. Et mon nom comme celui de mes amies apparaissaient sur ce genre de listes, mais nous nous en fichions complètement. Nous étions prêtes à mourir. Nous étions dans l’affrontement".

En Tunisie, les hommes l’admettent très souvent : "Ce sont les femmes et leur mobilisation qui ont permis de tenir tête aux intégristes. Ce sont les femmes qui ont sauvé le pays".

Victoire d’étape

En 2017, les femmes remportent une victoire historique. La loi contre la violence faite aux femmes est votée à l’unanimité au parlement. Le texte supprime notamment la possibilité pour l’auteur d’un acte sexuel avec une mineure d’échapper à des poursuites en épousant sa victime. "Ce texte introduit la reconnaissance de toutes les violences, physiques, morales, sexuelles, etc.", explique la féministe Bochra Belhaj Hmida, alors députée. "Ce qui se dégage de la philosophie de la loi, c’est que ces violences ne sont plus une question privée. C’est une question qui concerne maintenant l’Etat. La preuve, c’est que le retrait de la plainte n’arrête plus les poursuites". Problème, selon les femmes : cette loi est votée, mais pas suffisamment appliquée. Alors elles se réunissent encore et encore. Elles reprennent la chorégraphie chilienne, en plein cœur de la capitale "le violeur, c’est toi". Ce qu’il faut changer, rapidement, selon elles en Tunisie ? Passer de la théorie à la pratique. "Ces lois ne peuvent être que des bouts de papier, il faut les appliquer !".

Féministe dans les régions conservatrices

A Menzel Bouzaiane, les habitants rappellent que le désespoir avait commencé bien avant 2011, et qu’il dure encore. C’est l’un des villages les plus pauvres du pays. Emna, 35 ans, ne compte plus le nombre de grèves de la faim qu’elle a menées. Femme, activiste, petit à petit, elle a réussi à se faire respecter dans cette région où - dans les esprits - le militantisme ne se décline pas au féminin. Emna bloque avec les moyens du bord les convois de phosphate produit dans la région. Elle ne compte plus les sit-ins qu’elle a organisés pour dénoncer la pauvreté. Et les inégalités hommes femmes. "Au début, on m’a traitée d’anarchiste et de dévergondée. J’ai dû militer et entreprendre des actions que les hommes ici souvent n’osent pas faire pour commencer à m’imposer. Pour moi, il n’y a aucune différence entre les hommes et les femmes. Nous sommes égaux. D’ailleurs, durant la révolution, il y a eu ce moment magique : je sortais comme les hommes dans la rue, me couvrais le visage et lançais des pierres".

La Tunisie est considérée comme pionnière en matière de droits des femmes dans le monde arabe. Cette nouvelle génération de féministes, née de la révolution, assure que malgré les obstacles, elle continuera à revendiquer de plus belle ses droits. Prochain gros défi : l’égalité dans l’héritage. Aujourd’hui, une femme touche la moitié de la part de son frère. Selon Shams "même 50/50, ce ne serait pas équitable. Parce que les femmes travaillent beaucoup plus que les hommes".

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