Troubles mentaux: privés d'eau, enchaînés… Les patients "soignés" par l'Eglise au Ghana

Pour seule guérison offerte, certains sont enchaînés pendant des jours, privés de nourriture et même enfermés dans des cages.
Pour seule guérison offerte, certains sont enchaînés pendant des jours, privés de nourriture et même enfermés dans des cages. - © Dylan GAMBA

Le révérend Abraham exhibe avec fierté les photos. Sur les clichés, on le voit poser à côté de ses "patients" souffrant de troubles mentaux, des hommes pour la plupart. Particularité : les personnes sont enchaînées. Au Ghana, de nombreux "prayer camps" ou "camps de prière" sont repartis sur l’ensemble du territoire. Des églises dans lesquelles les personnes souffrant de pathologies mentales ou apparentes sont conduites pour être "soignées", à base exclusivement de prières.

Selon l’organisation humanitaire Human Rights Watch, ces camps ont fait leur apparition au Ghana dans les années 1920. Dans le pays, l’un des plus pieux au monde, il est courant de croire que les troubles mentaux sont causés par le fait d’être possédés. Et pour seule guérison offerte, certains sont enchaînés pendant des jours, privés de nourriture et même enfermés dans des cages.

"Mais aujourd’hui, je vais mieux"

Le "prayer camp" du révérend Abraham se trouve à Kodjo Ashong, une municipalité en banlieue de la capitale Accra. L’accès se fait par une route cabossée. La petite église du révérend est faite en parpaings, coiffée par un toit en tôle. "J’ai commencé à soigner les personnes en 2011", témoigne l’homme d’une cinquantaine d’années, à la longue barbe grisonnante.

Environ une dizaine de patients vivent dans l’église. Ils dorment à même le sol sur de maigres tapis. Abdel Salam est arrivé dans le camp en 2012. A peine arrivé, il est enchaîné pendant trois mois. "J’entendais des voix dans ma tête, témoigne-t-il. Mais aujourd’hui, je vais mieux." Joshua, 23 ans, a été conduit dans le camp au début de l’année 2019 par ses parents. Déclarant lui aussi entendre des voix, il a été enchaîné plusieurs jours. "Mais aujourd’hui, je vais mieux", lance-t-il à son tour, comme un écho.

Vincent Koku est lui âgé d’une quarantaine d’années et a été conduit dans le camp par son frère en 2018. "Je ne voulais pas venir ici", déclare-t-il. Le révérend Abraham l’assure pourtant : "Ils peuvent partir quand ils le veulent".

Comment sont soignées les personnes qui sont amenées ici ? "Nous prions pour eux tous les mercredis et vendredis", répond simplement le révérend.

"Enchaînés au soleil pendant des jours, sans eau ni nourriture"

Les autorités du pays sont conscientes du problème. En 2017, le directeur de l’autorité de santé mentale du pays, le docteur Akwasi Osei, avait annoncé que le gouvernement respecterait les dispositions de la loi de 2012 qui dispose que les personnes souffrant de troubles mentaux "ne seront pas soumises à la torture, à la cruauté, au travail forcé, et à tout autre traitement inhumain". "Il est illégal d’enchaîner qui que ce soit", avait-il martelé. Mais ces dispositions n’ont pas été suivies des faits.

"Dans certains camps dans lesquels je me suis rendu, certaines personnes sont enchaînées au soleil pendant des jours, sans eau ni nourriture", souligne Sunday Anaba Atua, membre de l’ONG Basic Needs, qui se bat contre les traitements inhumains dans le pays.

"Nous avons un vrai problème dans la gestion de la santé mentale dans le pays", poursuit-il. Cœur du problème : les financements. "Sur l’ensemble du budget de la santé, seul 1,3% est dévolu à la santé mentale, alors qu’il faudrait au moins 4%", soutient-il.

Autre problème : le Ghana, pays de 29 millions d’habitants compte seulement… une trentaine de psychiatres. "Comme la filière ne dispose pas de moyens financiers suffisant, cela n’incite pas les jeunes médecins à se tourner vers cette spécialité alors que les besoins sont là, on estime que 13% de la population a des besoins dans ce domaine", souligne Sunday Anaba Atua.

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