Trop de violence contre les migrants en Libye : MSF suspend ses activités dans les camps de Tripoli

C’est une décision difficile parce que l’on sait que les gens qu’on essaie d’aider ne bénéficieront plus de l’assistance dont ils ont désespérément besoin”, explique Béatrice Lau, cheffe de mission MSF en Libye.

MSF suspend ses activités dans deux centres de détentions de migrants à Tripoli, celui de Al-Mabani et celui de Abu Salim. Les épisodes de violence y sont devenus trop courants. L’ONG a alerté les autorités libyennes à plusieurs reprises mais rien n’a changé.

Oonagh Curry est en charge des opérations médicales en Libye pour Médecins Sans Frontières. Elle vient de revenir de Tripoli.

En quoi consistent les incidents violents que vous dénoncez ?

Il y a déjà eu plusieurs incidents violents en février, puis en avril, aussi, avec des tirs dans le camp d’Al Mabani. Des adolescents avaient été blessés et il y avait eu un mort. La semaine passée, il y a de nouveau eu 3 incidents. A Abu Salim, les gardes ont ouvert le feu avec des armes automatiques sur les détenus. Après ça, on a essayé pendant 7 jours d'avoir accès au centre, pour aider tant les blessés que les malades chroniques mais on nous a refusé l’accès.


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Le 16 juin, à Al-Mabani, les gardes ont battu des détenus avec des armes contondantes. Le 17 juin, ils ont recommencé, en s’attaquant directement aux migrants qui attendaient pour bénéficier de nos consultations. On a soigné 19 blessés.

Les conditions habituelles de détention sont déjà catastrophiques ?

Oui, j’ai pu observer des conditions de vie atroces. A Al-Mabani, 2000 personnes sont coincées dans des containers métalliques. Il y a jusqu’à 3-4 personnes par mètre carré. Ils n’ont même pas la place de tous se coucher, ils doivent se relayer pour dormir.

Ils manquent de lumière et de ventilation, il fait étouffant. Certains souffrent de déshydratation. Ils ne reçoivent pas assez d’eau ni de nourriture. J’ai vu des mères qui, souffrant de malnutrition, n’avaient plus assez de lait pour allaiter leur enfant.

Le nombre de détenus augmente, mais pas la nourriture.

Combien de personnes sont enfermées dans ces centres ?

C’est difficile de donner un chiffre exact, parce qu’il y a des centres officiels, gérés par les autorités libyennes, mais il y a aussi des centres non officiels, sur lesquels on n’a pas de vue.

La majorité des migrants que nous voyons sont des gens qui fuient des conflits comme l’Ethiopie, la Somalie, le Mali, etc. Mais il y a aussi des gens qui fuient l’extrême pauvreté. Ils espèrent trouver des opportunités d’emploi en Libye ou rejoindre l’Europe. J’ai rencontré la semaine passée un petit bonhomme de 16 ans qui venait de quitter la Guinée. Son père est mort, sa mère lui a demandé de partir pour trouver de l’argent pour la famille. Il a été intercepté sur un bateau, ramené de force, et il est maintenant en détention. Il ne veut qu’une chose, c’est rentrer chez lui. Et il n’a aucune idée de quand cela sera possible.


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Il faut aussi savoir qu’il y a également un grand nombre de réfugiés qui vivent en dehors des centres, mais qui vivent aussi dans des conditions déplorables. Ils n’ont pas d’accès à l’emploi, ils ont un accès théorique aux soins de santé mais n’en bénéficient pas parce qu’ils ont peur de circuler dans la ville de peur d’être arrêtés. Ils sont aussi victimes de trafic d’êtres humains.

Pourquoi cette exacerbation de la violence dans les camps ?

Parce que, depuis la fin du mois de janvier, la population dans ces centres augmente. Ils sont surpeuplés. La plupart des migrants qui se retrouvent dans ces camps ont été interceptés en mer par les gardes-côtes libyens et ramenés de force, alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Europe, pour trouver une vie meilleure.

Or, depuis le début de l’année, 14.000 personnes ont été interceptées, c’est plus que pour toute l’année 2020. Alors, évidemment les tensions montent avec les gardiens.

Vous dénoncez l’attitude de l’Union européenne ?

Oui, la surpopulation dans les camps est directement liée à l’augmentation des interceptions en mer. L’Union européenne forme et finance les gardes-côtes libyens pour qu’ils interceptent les migrants pour les empêcher d’atteindre l’Europe. Les gardes-côtes libyens sont chargés de protéger les frontières externes de l’Europe. 

Par ailleurs, beaucoup de migrants veulent être rapatriés mais il y a un manque total de mécanismes appropriés pour les aider à rentrer chez eux. Il y a des agences de l’ONU (l’Organisation internationale pour les migrations) qui sont censées assurer ces retours mais leur action est complètement insuffisante. Nous avons une longue liste de personnes qui nous ont demandé de donner leurs noms à l’ONU pour les aider à rentrer chez eux.

Qu’est-ce que vous attendez maintenant ?

Vu les violences, on est obligés de suspendre nos activités pour prendre le temps de renégocier avec les autorités libyennes pour que les violences cessent. Mais c’est aussi une manière de sonner l’alarme, d’appeler l’Union européenne à regarder en face les conséquences du financement des gardes-côtes libyen. On demande de mettre fin à la détention arbitraire en Libye.

 

Sujet de notre journal télévisé du 23 juin :

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