Travail forcé des Ouïghours : "Les marques devraient être pénalement responsables en Europe", estime Raphaël Glucksmann

Depuis quelques semaines, le député européen Raphaël Glucksmann interpelle massivement, avec l’aide des internautes, des marques accusées de bénéficier du travail forcé des Ouïghours en Chine. De Apple à Nike, en passant par Adidas, Lacoste, ou le groupe Zara, plus de 80 marques ont été épinglées dans un rapport de chercheurs australiens sur le travail forcé en Chine.

Les Ouïghours, c’est cette communauté turcophone d’environ 12 millions de personnes, à majorité musulmane, vivant dans le nord-ouest de la Chine. Une minorité qui vit des heures sombres puisque plusieurs rapports mentionnent des cas d’enfermements et de travail forcés, de torture. Des témoignages accusent également Pékin de mener des campagnes de stérilisations et d’avortements forcés dans la communauté ouïghoure.

Interrogé par Anne-Sophie Bruyndonckx dans la matinale de La Première, le député français est revenu sur sa campagne de mobilisation en vue de sensibiliser des grandes marques sur les conditions de travail de la minorité ouïghoure via des actions de sensibilisation sur les réseaux sociaux.

 

 

Rendre les marques responsables de leur chaîne de production

Le député socialiste explique que l’idée derrière la campagne c’est "d’interpeller les 83 marques mentionnées dans ce rapport et les questionner". Il souhaite que ces marques célèbres mondialement soient tenues responsables de leur chaîne de production jusqu’au bout, du début à la fin.

Il estime qu’actuellement, les chaînes de productions sont délocalisées afin de produire à bas coût, tout en se souciant peu des conditions de travail des employés qui produisent. Cela leur permet de compresser les coûts et de détourner le regard sur les accusations de travail forcé ou d’autres abus en se défaussant de leurs responsabilités sur des sous-traitants chinois.

Les multinationales devraient être responsables de l’ensemble de leur chaîne de valeurs et ne devraient plus être ne mesure de se "défausser sur leurs fournisseurs". Il estime donc que quand des marques utilisent des fournisseurs qui eux-mêmes emploient des enfants ou utilisent des esclaves, ces marques devraient être tenues "pénalement responsables en Europe" des violations des droits humains et sociaux. "Si on arrive à faire passer une telle législation, alors on peut changer l’architecture de la globalisation."

Pour lui, il faut externaliser les normes, comme l’on fait les marques avec leurs productions et "faire que les normes, les droits, suivent la chaîne de production".

 

Nous voulons mettre ces marques face à leurs contradictions

Pour sensibiliser sur la question l’eurodéputé a choisi de viser l’image de marque de ces entreprises, "c’est à cette image-là qu’on veut s’attaquer", explique Raphaël Glucksmann.

Par exemple, "Nike fait des spots extraordinaires sur 'Black Lives Matter' et contre l’esclavage des noirs aux Etats-Unis mais Nike emploie dans le même temps, via ses fournisseurs, des esclaves dans le Xinjiang en Chine et donc nous voulons mettre ces marques face à leurs contradictions".

Et plusieurs marques ne sont pas restées insensibles aux appels du député européen socialiste sur les réseaux sociaux. Lacoste et Adidas se sont par exemple engagées à cesser toute activité avec des fournisseurs et sous-traitants chinois impliqués dans l’exploitation des travailleurs forcés ouïghours. Des rendez-vous sont déjà pris avec d’autres grandes enseignes et certaines ont même décidé de prendre les devants afin d’éviter d’être la cible d’une campagne qui pourrait nuire à leur image.

Ces marques sont souvent très populaires auprès des jeunes et elles ont besoin de l’adhésion de ceux-ci. Alors quand ils se mobilisent pour dénoncer les conditions de production de leurs objets du quotidien, cela a un impact direct, estime l’eurodéputé.

Un projet de loi sur le devoir de vigilance des entreprises

Mais pour Raphaël Glucksmann, "cela n’est pas suffisant". "Ce qu’on doit obtenir c’est qu’il y ait finalement un système de régulation qui rende ce type de 'business model', bénéficiant de la mise en esclavage d’un peuple, impossible et c’est ce à quoi nous travaillons au Parlement européen avec la loi sur le devoir de vigilance des entreprises".

Pour le socialiste français, le modèle actuel permet à des grandes entreprises de prendre le risque de dépendre de fournisseurs chinois sur lesquels ils ont très peu de prise et cela implique qu’en recherchant les plus bas coûts de production via ces intermédiaires, de violer les droits humains, environnementaux et sociaux sur cette chaîne de production. "La globalisation s’est construite comme une pyramide d’irresponsabilité, et nous, ce que nous voulons faire, c’est réintroduire de nation de responsabilité dans cette globalisation".

Comment faire pression ?

Le député européen estime également qu’il est important de dire aux jeunes qu’ils ont du pouvoir. "Ils ont du pouvoir. On s’est habitué à l’idée de ne pas avoir du pouvoir sur la globalisation, de ne pas avoir de pouvoir sur les multinationales, de ne pas avoir de pouvoir même sur nos gouvernements. Et en réalité, on a du pouvoir. Il faut s’en emparer".

Il estime que via le nombre, les interpellations peuvent avoir un impact mais aussi qu’au final la solution doit être politique. Il juge que ces interpellations doivent mener l’Europe et les dirigeants européens "prennent des sanctions à l’égard de la répression contre les Ouïgours" et une attitude différente vis-à-vis de la Chine.

Pour lui ce changement passe par une mobilisation dans la rue, d’ailleurs une manifestation européenne de soutien aux Ouïghours est organisée dans ce sens le 3 octobre à Paris. L’idée est de "rappeler à l’ordre" les dirigeants sur les droits fondamentaux.

Nous sommes face à un crime contre l’humanité

Face à la Chine qui fait la sourde oreille sur les accusations de la communauté internationale des violations des droits fondamentaux de la communauté ouïghoure, Raphaël Glucksmann estime qu’il s’agit de "la plus grande politique d’enfermement de masse et de déportation aujourd’hui dans le monde". "Vous avez un peuple qui est en train d’être éradiqué en tant que peuple" et ce peuple est déporté "pas par ce qu’ils font mais par ce qu’ils sont". Pour lui, "nous sommes face à un crime contre l’humanité" et Pékin cherche à nier.

Pourtant face aux nombres de témoignages et des rapports sur une situation qui a lieu depuis 2016, c’est le silence "assourdissant qui permet le crime et c’est ce silence-là qu’il faut briser" juge encore le député européen.

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