Trafic de pétrole de l'EI: la Russie pointe Erdogan, Washington dément

La Russie est passée mercredi aux attaques personnelles dans la crise qui l'oppose à la Turquie, en accusant directement le président Recep Tayyip Erdogan et sa famille de profiter de la contrebande de pétrole à laquelle se livre l'organisation État islamique (EI) en Syrie.

Ces nouvelles accusations interviennent plus d'une semaine après la destruction par l'aviation turque d'un bombardier russe près de la frontière syrienne, un acte qui a provoqué une crise aiguë dans les relations entre les deux pays.

La diplomatie russe a toutefois esquissé un premier signe de détente en acceptant mercredi l'idée d'une rencontre avec les Turcs dans les prochains jours à Belgrade.

"Le principal consommateur de ce pétrole volé à ses propriétaires légitimes, la Syrie et l'Irak, s'avère être la Turquie", a accusé mercredi devant plusieurs centaines de journalistes le vice-ministre russe de la Défense, Anatoli Antonov.

"La classe dirigeante politique, dont le président Erdogan et sa famille, est impliquée dans ce commerce illégal", a poursuivi Antonov.

"Le cynisme du gouvernement turc est sans limite", a-t-il déclaré.

Pour appuyer ses dires, Anatoli Antonov a dévoilé des images satellites de files de camions-citernes, sans pour autant donner de détails sur la façon dont Erdogan serait lié à ce trafic.

Le responsable russe a mis en cause le gendre du président turc, Berat Albayrak, 37 ans, récemment nommé ministre de l'Energie après avoir longtemps dirigé le groupe énergétique Calik Holding, ainsi que l'un des fils de Erdogan, Bilal, qui possède le groupe BMZ spécialisé dans les travaux publics et le transport maritime.

"Aucune preuve, aucune"

Erdogan n'a pas tardé à réagir, menaçant de mesures de représailles si Moscou continuait à "propager des calomnies".

Les États-Unis ont rapidement soutenu publiquement leur allié turc, en démentant fermement les accusations de Moscou. "Nous rejetons entièrement l'hypothèse selon laquelle le gouvernement turc est en cheville avec le groupe État islamique pour faire passer du pétrole de contrebande à sa frontière", a déclaré le porte-parole du département d'Etat Mark Toner.

"Et nous ne voyons franchement aucune preuve, aucune, soutenant une telle accusation", a-t-il dit.

"Ce que nous avons vu, c'est que le groupe État islamique (...) vend son pétrole au pied des puits en Syrie et en Irak", à des "contrebandiers, intermédiaires ou transporteurs" qui se chargent ensuite de l'acheminer.

La contrebande de pétrole vers la Turquie "est une pratique vieille de plusieurs décennies", qui est "antérieure" au groupe terroriste État islamique, a-t-il également indiqué.

En revanche, le régime de Bachar al-Assad, allié de Moscou, achète du pétrole produit sur ces territoires, a-t-il affirmé.

Le porte-parole a aussi souligné que la Turquie avait commencé à prendre des mesures pour rendre étanche sa frontière avec la zone de Syrie contrôlée par le groupe Etat islamique, par laquelle passe la plupart du trafic.

"Nous travaillons de manière très étroite avec les Turcs. Nous dialoguons avec eux" et "nous sommes leur allié dans l'Otan et leur partenaire de confiance", a-t-il souligné.

Excuses exigées

Vladimir Poutine avait déjà accusé Ankara lundi de "protéger" les combattants de l'EI et de couvrir ce trafic qui représente l'une des principales sources de financement du groupe jihadiste.

Il avait estimé que la décision de l'aviation turque d'abattre le Su-24 russe avait été dictée par "la volonté de protéger ces chemins d'acheminement de pétrole vers le territoire turc".

Il avait assuré que l'or noir de l'EI était "acheminé massivement, de manière industrielle, vers la Turquie", générant des "millions et des milliards de dollars" de profit. Ces accusations ont été balayées par Erdogan, qui a mis au défi Moscou de prouver ses allégations.

Cette guerre des mots avait semblé se calmer mercredi lorsque le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avait annoncé une rencontre avec son homologue turc Mevlüt Cavusoglu, premier entretien entre hauts responsables des deux pays depuis le début de la crise.

Cette rencontre devrait se tenir en marge du conseil des ministres de l'OSCE, qui se déroule à Belgrade le 3 et 4 décembre.

Arrivé dans la capitale serbe en début de soirée, Lavrov n'a donné aucune précision sur le lieu et les horaires de cette rencontre, mais il s'est en revanche interrogé: "que peuvent nous dire nos collègues turcs et qui n'a pas encore été dit publiquement?", avant de poursuivre: "ce serait triste de ne rien entendre de nouveau".

Jusqu'à présent, les hauts responsables russes ont refusé tout contact avec leurs homologues turcs. Vladimir Poutine, après avoir refusé de prendre les appels du président turc, l'avait soigneusement évité lors de la COP21 à Paris.

Les autorités russes exigent sans succès des excuses officielles d'Ankara. Erdogan a refusé, mais a réaffirmé mercredi que la Turquie adopterait une "approche mesurée" face aux réactions "émotionnelles" de Moscou.

La Russie a décrété en représailles à la destruction de son avion des sanctions économiques passant notamment par un embargo sur des produits alimentaires, des restrictions dans le secteur touristique et le rétablissement des visas pour les Turcs. Les mesures de rétorsion contre les Turcs vivant et travaillant en Russie se sont également multipliées.

Loin de l'activité diplomatique, le pilote du Su-24 abattu a été enterré mercredi en présence de près de 10 000 personnes à Lipetsk, dans l'ouest de la Russie.

Le militaire de 45 ans avait été tué alors qu'il retombait en parachute après s'être éjecté. Son navigateur avait lui été secouru à l'issue d'une opération spéciale dont une première tentative avortée avait coûté la vie à un soldat d'infanterie de marine russe.

Il s'agit des première pertes officielles de l'armée russe sur le sol syrien depuis le début de son intervention le 30 septembre.

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