"Tous attendent de voir qui sera le prochain à être arrêté ou à disparaître": un professeur chinois brise le silence sur la répression des intellectuels

Expulsé de la prestigieuse université de Tsinghua (Pekin) en 2015, Wu Qiang, un ancien professeur de politique, a décidé de sortir de son silence pour dénoncer la répression dont lui-même et d’autres collègues font l’objet en Chine.

Qu’un universitaire puisse prendre la parole si librement est assez rare en Chine, où le régime autoritaire instauré par le Parti Communiste chinois contrôle de près les prises de parole publiques de ces citoyens. A 50 ans, Wu Qiang, a détaillé à nos confrères de l’AFP les circonstances de son licenciement.

Ancien professeur de politique, il avait mené, en 2014, des études sur le terrain sur le mouvement Occupy Central à Hong Kong, un mouvement pro-démocratique à l’origine de plusieurs manifestations. L’année suivante, il a été licencié. Une démarche qu’il a qualifiée de récurrente, dans le climat politique chinois actuel. "En tant que chercheur sur les mouvements sociaux, j’ai essayé de me rendre à Hong Kong pour observer personnellement le mouvement Occupy. Cela a provoqué une onde de choc à Tsinghua. On a pensé que j’étais un fauteur de troubles."


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"À partir de 2012, les purges internes et externes du Parti communiste chinois ont d’abord visé les intellectuels. Partant des établissements d’enseignement supérieur et des institutions de recherche, puis s’étendant à l’internet et aux médias, ceux-ci ont subi une série de rectifications". A

l’époque, la purge avait atteint un sommet lors de la "répression des 709" en 2015, qui avait comporté, à l’échelle nationale, l’arrestation de plus de 300 avocats et militants des droits de l’homme. "Ils ont interdit aux universités de discuter des affaires courantes, de la société civile, de la réforme démocratique, etc. J’ai été expulsé de l’université Tsinghua dans de telles circonstances en 2015", se souvient-il.

Une répression à tous les niveaux

Désormais, a-t-il encore affirmé, la Chine ne regorge plus de salons et de réunions qu’elle connaissait avant la montée de Xi Jinping en 2012. Arrêtés, licenciés ou expatriés, les intellectuels chinois s’expriment de moins en moins. "Lorsque nous nous rencontrons, tout le monde discute toujours de celui qui a disparu ou a été incarcéré récemment. Tous attendent de voir qui sera le prochain"

Depuis, Wu Qiang parle sans cesse aux médias étrangers, malgré les pressions politiques de plus en plus étouffantes. "Il est très important de ne pas arrêter de parler. Vous devez commenter la politique et la société ; c’est ainsi que vous y participez", a-t-il déclaré. Il y dénonce une manipulation croissante de l’opinion de la part des autorités, particulièrement accentuée ces dernières années et très présente au sein de l’éducation scolaire et universitaire.


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"Pékin est très enthousiaste à l’idée de modifier le contenu du matériel pédagogique en littérature et en histoire. Nous observons qu’ils réécrivent non seulement l’histoire du Parti communiste chinois, mais aussi le matériel pédagogique en littérature, en histoire et en philosophie." Une tendance assez dangereuse et qui semble s’être intensifiée depuis une dizaine d’années. Son regard d’analyste politique observe que la politique chinoise s’est de plus en plus droitisée et autoritairisée, notamment face à l’échec de la doctrine maoïste, d’extrême gauche.

Cet universitaire ne veut pas renoncer à sa liberté

"Maintenant, le plus gros problème du Parti communiste chinois est que le monde entier est suspicieux et méfiant à son égard. Son plus gros problème est qu’il démontre au monde entier qu’il est un parti politique d’extrême droite, ce qui nous rappelle les années 1930, alors que le monde entier avait déjà connu ce genre de menace pour la démocratie."

Pourtant, les choses n’ont pas l’air de bouger sur le terrain : en Chine, en effet, les intellectuels publics qui expriment des opinions libérales ou s’engagent avec des étrangers sont fréquemment trollés par des ultranationalistes ; ceux qui ont des opinions prochinoises sont, eux, promus par l’État. Pointant du doigt la "pauvreté intellectuelle" des universitaires chinois, Wu Qiang ne démord pas : il a déposé plainte contre l’université qui l’a licencié.

"Ma génération a connu l’ouverture politique et la liberté de courte durée de 1989", a-t-il poursuivi, faisant référence aux manifestations pro-démocratie de la place Tiananmen qui se sont terminées par le massacre de centaines d’étudiants par l’armée. "Il suffit d’avoir goûté à la liberté une fois pour ne pas y renoncer."

Chine: une journaliste condamnée pour diffusion d'images de Wuhan (JT 28/12/2020)

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