Encore passible de 10 ans de prison, l'avortement – sécurisé – enfin discuté à Madagascar?

Dans l'hôpital où est emmenée "Jeanne", une patiente sur cinq est admise au service de gynécologie obstétrique suite aux complications d’une tentative d’avortement.
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Dans l'hôpital où est emmenée "Jeanne", une patiente sur cinq est admise au service de gynécologie obstétrique suite aux complications d’une tentative d’avortement. - © Anna BELLISSENS

Pour la première fois dans l’histoire de Madagascar, la journée mondiale de l’avortement sécurisé a été célébrée. Dans la capitale Tananarive, des débats publics ont été organisés à l’université. Un sujet tabou, sensible, risqué. Dans la Grande Île, l’interruption volontaire de grossesse est toujours punie sévèrement par la loi… jusqu’à 10 ans d’emprisonnement. Des dizaines de milliers de femmes malgaches sont concernées.

Un long chemin à parcourir

Cinq kilomètres séparent leur village de celui où l’association humanitaire Armada reçoit les habitants des alentours en consultations médicales. Parce qu’ils sont considérés comme coupables ou complices d’un crime passible de 10 ans d’emprisonnement à Madagascar, nous nommerons les membres de ce couple "Jeanne", 20 ans et "Gaston", 26 ans. Ils ont marché deux heures avec leur fils de 5 ans, aussi vite que Jeanne le pouvait.

L’équipe médicale itinérante – composée de médecins malgaches et français – avait annoncé sa venue dans ce désert médical. Celui où Jeanne, Gaston et leur fils sont nés. Dans cette région rurale enclavée au Sud du Canal des Pangalanes, pas de service d’urgence. Les hospitalisations sont pour ainsi dire impossibles sans aide extérieure. Faute de moyens. Et en raison des distances.

Toutes les 5 semaines, l’association humanitaire revient pour prêter assistance aux cas les plus urgents et suivre l’évolution de l’état général de santé de ce bassin de l’Est de la Grande île.

Jeanne connaissait la date exacte du passage des médecins. Elle attend leur retour depuis des semaines.

Avortement illégal, sévèrement puni par la loi

Ce qui l’amène à être au rendez-vous de ces consultations de brousse ne se crie pas haut et fort, malgré l’urgence. Patience et discrétion doivent rester les maîtres mots.

Son cas clinique est pourtant bel et bien le plus inquiétant parmi des centaines d’autres. Sa seconde grossesse a été interrompue dans de très mauvaises conditions. "Cela s’est passé à la maison", résume-t-elle pudiquement, sans donner plus de détails. La question est extrêmement taboue. L’avortement est passible de 10 ans d’emprisonnement à Madagascar. Pour les femmes qui y ont recours mais aussi pour celles qui pratiquent ces actes non médicalisés.

La plupart du temps, les avortements sont réalisés par des matrones, dans des conditions d’hygiène déplorables.

Complications en désert médical

Au premier jour de consultation, la jeune mère de famille est affaiblie par 7 mois de complications, elle n’a plus assez de force pour se déplacer. Jeanne a besoin d’être hospitalisée et opérée le plus rapidement possible. Les moyens de ces consultations de brousse sont insuffisants pour répondre à la gravité de la situation. Le lendemain matin, l’équipe d’Armada décide de financer son évacuation vers l’hôpital régional le plus proche.

"La suite de la prise en charge ne dépend plus de nous. A l’hôpital, elle devra passer par une intervention chirurgicale, le pronostic vital va être engagé", explique le Dr Eric Bonnin, après s’être relayé avec les autres médecins une bonne partie de la nuit. Accrochée à sa perfusion, allongée sur un matelas, Jeanne est emmenée jusqu’aux berges du Canal des Pangalanes. Le fleuve est le seul axe qui relie les villages les plus isolés aux villes de cette région du pays.

Deux heures de navigation la séparent du bloc opératoire, sans compter le dernier quart d’heure de route chaotique à parcourir en pousse-pousse.

"Est-ce que ça tourne Madame ? Vous arrivez à vous mettre debout ? Je monte avec vous dans le pousse-pousse." Le Dr Eric Bonnin accroche la perfusion aux barreaux rouillés de leur moyen de transport de fortune. Quelques dizaines de coups de pédale et le vélo amènent le médecin et sa patiente à destination. Jeanne connaît déjà cet hôpital pour y avoir passé un premier séjour quelques semaines après son avortement.

"En janvier, février et mars, les signes étaient déjà très inquiétants", confie son conjoint Gaston, attristé. "Nous avions pu bénéficier d’une évacuation sanitaire comme aujourd’hui. Mais j’étais à la recherche d’argent pour que l’on puisse aller jusqu’au bout de la prise en charge et nous avons dû rentrer chez nous."

Les interventions chirurgicales sont particulièrement inaccessibles aux populations rurales les plus démunies du pays. "Je cultive du maïs et du manioc. Nous ne connaissons personne en ville, lorsque nous quittons notre village, nous ne sommes que tous les 3. Je suis seul pour payer les frais de l’hospitalisation."

L’association dispose d’un fonds de soutien pour les cas les plus graves, et l’équipe médicale décide de se cotiser pour financer les traitements jusqu’à la guérison de Jeanne. Les complications de son avortement ont provoqué chez cette mère de 20 ans, un cancer placentaire.

Conséquences sanitaires de la pénalisation

Dans cet hôpital de la côte est, une patiente sur cinq est admise au service de gynécologie obstétrique suite aux complications d’une tentative d’avortement. "Nous ne pouvons pas réaliser ce type d’acte à l’hôpital", affirme le chef du service. "Elles sont très nombreuses à venir ici suite aux conséquences de tentatives d’avortements non médicalisés."

En 2016, la cellule santé et sciences sociales de l’Institut Pasteur de Madagascar a réussi à mener une étude anthropologique auprès de 150 femmes de 15 à 45 ans. Soixante d’entre elles avaient eu recours à un avortement suivi de complications. Ces complications post-IVG sont la deuxième cause de mortalité maternelle à Madagascar.

L’engagement du ministère de la Santé de la reproduction et de la Planification familiale sur un futur projet de loi portant uniquement sur l’avortement thérapeutique n’a pas encore été honoré. Le pays n’a pas ratifié le protocole de Maputo (2003) qui consacre un article faisant mention du droit à l’avortement. Madagascar s’est d’ailleurs fait rappeler à l’ordre par l’Union africaine à ce sujet récemment.

Le président malgache Andry Rajoelina rencontrant son homologue français ce 10 octobre à Lyon

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