Tombouctou: pourquoi les islamistes détruisent-ils des mosquées?

Sept mausolées de saints musulmans, une porte sacrée d'une des grandes mosquées détruites le week-end dernier à Tombouctou: les islamistes du groupe armé Ansar Eddine (les Défenseurs de l'Islam) ont frappé au coeur de la cité des 333 saints qu'ils ont conquise en avril.

Tombouctou compte trois grandes mosquées, une prestigieuse université coranique, des dizaines de milliers de manuscrits (dont certains datent de l'ère pré-islamique) et seize cimetières et mausolées dédiés à des saints musulmans qui tous témoignent de l’âge d’or de la ville au 15 et 16ème siècles.

Il est difficile de savoir si les monuments ont été rasés ou simplement profanés, même si des vidéos indiquent que les destructions sont importantes. Ce dimanche 1er juillet, quatre monuments au moins ont fait l'objet de profanation: les mausolées de Sidi Mahmud ben Amar, Alpha Moya, Sidi Mokhtar et celui de Cheikh el-Kebir.

Protection de l'UNESCO

Le 28 juin, l'UNESCO a placé, à la demande du gouvernement de Bamako qui a perdu le contrôle sur le nord du pays, sur la liste du patrimoine mondial en danger.

Le but, protéger ces sites du conflit armé qui affecte la région, prévenir le trafic d'objets culturels ne semble pas avoir été atteint. Au contraire, il déclenché la fureur des islamistes.

Les combattants d'Ansar Eddine jugent la demande et l'acceptation par l'UNESCO illégitime: c'est le premier motif de leur action destructrice.

Idolâtrie et iconoclasme

Mais le culte des saints inhumés dans les mausolées irrite aussi les islamistes.

L'anthropologue et archéologue suisse Eric Huysecom, explique dans Sciences et avenir: "Il s'agit de deux formes d'Islam difficilement compatibles. Pour la première, ces monuments sont le témoignage d'un islam 'd'ouverture', d'un islam 'rayonnant', tant dans le domaine des arts, de la littérature que des sciences ou de la médecine, mais aussi d'un islam de tolérance, où le non-musulman avait aussi sa place. Cette image d'islam tolérant, brillant par la culture et le savoir, est contraire à celle que prônent les mouvements intégristes et radicaux tels qu'Ansar Dine ou Aqmi (Al-Qaida au Maghreb). Pour ces derniers, les cultes personnalisés dont font l'objet les saints inhumés dans ces mausolées sont incompatibles avec un islam où seul le Prophète peut être invoqué. Je me permettrais la comparaison entre la révolte protestante contre le culte des saints pratiqué par la religion catholique, il y a quelques siècles."

André Bourgeot, spécialiste de l'Afrique saharo-sahélienne, interviewé par l'Express le confirme: l'islam d'Ansar Eddine influencé et financé par la secte pakistanaise Dawa, mais aussi le Qatar, diffère de l'islam traditionnel de cette partie du Sahel qui "remonte au 13ème siècle et constitue une pratique modérée de la religion musulmane. L'islam que prétend défendre Ansar Eddine est beaucoup plus rigoriste et fondamentaliste".

Selon le porte-parole d'Ansar Eddine, les tombeaux détruits ne répondent pas aux prescriptions de la charia qui ne permet pas la construction de tombeaux plus grands que 15 centimètres.

Comme les bouddhas de Bamiyan?

L'anthropologue suisse Eric Huysecom tient à faire la différence avec la destruction à l'explosif en 2001 des Bouddhas en Afghanistan: "A Bamiyan, il s'agissait de destructions terribles d'un patrimoine mondial pluriséculaire et exceptionnel, toutefois déconnecté de la croyance des populations locales (...). Au Nord-Mali, il s'agit non seulement de la destruction d'un patrimoine mondial, mais aussi, avant tout du patrimoine malien, du patrimoine des populations habitant Tombouctou. Impuissantes, elles assistent à la destruction, sous leurs yeux, des tombeaux de leurs ancêtres. De lieux saints toujours profondément vénérés".

JFH

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