Thaïlande: le roi est mort, vive le roi? Trois questions à Aurélie Leroy

Maha Vijiralongkorn, ou Rama X (en avant-plan, dans son costume rouge) est l'héritier de Bhumibol, alias Rama IX
Maha Vijiralongkorn, ou Rama X (en avant-plan, dans son costume rouge) est l'héritier de Bhumibol, alias Rama IX - © ROBERTO SCHMIDT - AFP

C'est le point d'orgue d'une année de deuil en Thailande: le roi Bhumibol a été incinéré ce jeudi en réalité à la tombée de la nuit en Thailande, au cours d'une cérémonie grandiose à laquelle ont assisté plus de 300.000 personnes, la plupart en pleurs.

La cérémonie a été présidée par le roi héritier, fils unique de Bhumibol. Ce nouveau roi sera officiellement couronné en novembre. Mais à 60 ans, il est beaucoup moins populaire que son père. Sa personnalité est très controversée, nous explique Aurélie Leroy, chargée d’études au Cetri (Centre intercontinental). Elle a cordonné un ouvrage "Etat des résistances dans le Sud", consacré aux sociétés civiles d’Asie.

Pourriez-vous nous dire qui est ce nouveau roi ?

Maha Vijiralongkorn, ou Rama X, est l’héritier de Bhumibol, donc Rama IX. D’entrée de jeu, c’est un personnage qui apparaît comme assez impopulaire, assez fantasque et imprévisible diront certains, dont le style de vie apparaît comme dissolu. Il est divorcé trois fois, il a connu des scandales à répétition, il a des comportements assez excentriques. Il apparaît à l’opposé de son père, qui était adulé, et qui avait une image assez lisse et assez austère.

C'est donc le contraste entre le père et le fils qui saute aux yeux. En plus de cela, son éloignement et son désintérêt pour les affaires du royaume ont écorné assez durablement son image. Pendant tout un temps, l’institution monarchique avait même été mise en danger, à cause de cette image assez négative de l’héritier.

Quel est le contexte dans lequel il accède au trône ?

Il arrive à u moment où la Thaïlande est dans une situation un peu contrastée.

De l’extérieur, on a une image très positive de la Thaïlande. Elle est vue comme le pays du sourire, elle est l’une des premières destinations touristiques du monde, le bon élève de la région du sud-est asiatique, que ce soit en termes politiques ou en termes économiques.

Mais la Thaïlande n’est pas que ça. C’est en réalité un pays qui a dû faire face à une crise financière importante en 1997, et qui, sur le plan politique, connait aussi une forte instabilité. Il y a eu deux coups d’Etat en moins de d’une décennie, en 2006 et en 2014.

Cette image positive dont bénéficie la Thaïlande est donc  remise en question. A tout le moins, le pays a perdu ce rôle de leader dans le sud-est asiatique, essentiellement pour deux raisons.

Il y a d’une part des politiques de développement qui ont été menées, qui ont amené à des concentrations au niveau des ressources, et donc à créer des asymétries dans le pays, notamment entre Bangkok et la province.

Et d’autre part, lorsque l'on parle de la Thaïlande, il ne faut pas oublier qu'il y règne une sorte d’ordre social établi, façonné par cette idéologie nationale qu’on appelle la thainess.

On se trouve en réalité face à une société extrêmement hiérarchisée, composée de ce qu’on appelle les aînés et les cadets. Dans cette société figée, certaines personnes qui veulent maintenir un statu-quo, veulent maintenir des élites traditionnelles au pouvoir.

De l’autre côté, il y a tout un clan, mieux connu sous le nom des "chemises rouges", qui veut faire bouger les lignes, modifier l’ordre social et, à tout le moins, élargir l’espace politique.

Le nouveau souverain et la junte politique actuellement au pouvoir vont devoir faire face à une contestation qui pourrait resurgir après la période de deuil, du fait que les laissés pour compte n’ont pas été entendus, et que la situation économique n’est pas florissante. Pour le moment, cette contestation a été mise en sourdine à cause de cette période de deuil.

Quels sont les liens entre le roi et la junte au pouvoir ?

L'institution monarchique et l’armée ont toujours été fortement liées, et fortement dépendantes l’une de l’autre. L’armée joue le rôle de bras droit par rapport à l’institution monarchique. Elle est la garante, la protectrice, elle défend cette institution royale.

Et la légitimité dont bénéficie la royauté va rejaillir sur l’armée: si la royauté va bien, l’armée gagne en légitimité. Si elle va mal elle va en souffrir également.

C’était un peu toute la difficulté de cette période instable durant toute la maladie qui a été très longue du roi Bhumibol jusqu’à son décès: l’image de l’héritier étant assez négative, l’armée s’est inquiétée des conséquences que ça pouvait avoir sur elle sur ses intérêts.

Elle a donc mis en place un certain nombre de choses pour garantir ces intérêts et maintenant elle tient véritablement les rênes du pouvoir. Et rien ne laisse penser qu’à court terme elle entende aller vers une transition démocratique qui permettrait es élections et une reprise en main du parlementarisme. 

Mais l’attitude de l’armée par rapport au roi était contrastée. D’une part, on a l’impression que l’armée exècre ce personnage, elle se voudrait critique. Mais  comme elle est profondément dépendante de ce roi, elle doit jouer avec ces règles-là.

C’est pour ça que cette junte militaire est actuellement très répressive Il y a toute cette question autour de crime de lèse-majesté: tout opposant qui critiquerait l’institution, le roi ou un membre de sa famille risque de lourdes peines de prison, qui peuvent aller de 3 à 15 ans par chef d’accusation.

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