Tensions autour des hydrocarbures en Méditerranée : "La Turquie représente une menace, on se demande si elle est encore un allié de l'Otan"

La frégate turque Salihreis, le 07 avril 2005.
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La frégate turque Salihreis, le 07 avril 2005. - © ERIC ESTRADE - AFP

Le gisement de gaz naturel découvert l’été dernier par la Turquie en mer Noire "est plus important qu’initialement !", a annoncé ce samedi, le président turc Recep Tayyip Erdogan, à bord d’un navire de forage Fatih ("le conquérant", en turc). Plus qu’un constat, c’est l’affirmation d’un positionnement vis-à-vis de ses voisins méditerranéens, autour de l’exploitation des ressources énergétiques. Déterminé, Erdogan a affirmé que ce gaz commencerait à arriver dans les foyers turcs en 2023.

Cette déclaration intervient dans un climat de tensions, en Méditerranée orientale, qui ont pris de l’ampleur cet été, depuis que la Turquie a décidé d’envoyer des navires militaires en vue d’explorations gazières, au large de l’île grecque Kastellorizo, à 2 km des côtes turques ainsi que des navires de forage dans la Zone économique de Chypre.

Ankara qui contrôle illégalement le nord de Chypre, avec la présence de plus de 30.000 soldats turcs sur le tiers nord de l’île, conteste le droit à ce pays, d’exploiter les gisements de gaz au large de ses côtes.

Depuis plus d’un an, l’Europe condamne régulièrement la Turquie pour ces activités jugées illégales, au large de la Grèce et de Chypre.

La découverte entre 2009 et 2011 de nouveaux gisements gaziers, en Méditerranée orientale, dans le bassin levantin (de l’Egypte à Chypre en passant par Israël, le Liban, la Syrie), a accéléré une compétition entre états riverains, dans laquelle la Turquie s’est invitée, par la force.

Incidents majeurs en Méditerranée orientale

Le 10 juin dernier, Ankara a provoqué deux incidents majeurs au large des côtes Libyennes.

D’abord avec la marine grecque. Celle-ci opérait dans le cadre européen, pour le contrôle de l’embargo sur les armes, décidé par l’ONU. Un cargo turc qui violait cet embargo international, accompagné par des frégates militaires, a refusé de se soumettre au contrôle grec.

Le même jour, le Courbet, cette fois un navire français déployé à environ 200 km des côtes libyennes, pour identifier un cargo turc suspecté d’être impliqué dans un trafic d’armes (la Turquie apporte un soutien militaire important au gouvernement de Tripoli, en violation du droit international), a fait l’objet de trois 'illuminations radar', équivalant à un marquage de cible avant un tir, de la part d’une frégate turque…

"Il n’y a jamais eu ce genre d’incident entre alliés de l’Otan, souligne Nicolas Gros-Verheyde, rédacteur en chef de B2 Pro et du blog de b2 bruxelles2, c’est très grave !".

En effet, pour les autorités françaises, qui ont porté l’affaire devant l’Otan, il s’agit d’un " acte grave, extrêmement agressif, tout sauf amical ". Emmanuel Macron a appelé à des sanctions contre la Turquie.

Des propos "nuls et non avenus" a rétorqué Ankara, qui affirme que la Turquie agit en Méditerranée conformément au droit international.

"Il y a un conflit politique avec des tensions militaires. Dans ce contexte, on n’est pas à l’abri d’un dérapage", observe Nicolas Gros-Verheyde.

Que dit le droit international ?

Concernant l’occupation de la partie nord de Chypre, avec l’instauration de la République turque de Chypre du Nord (RTCN), de fait, elle a créé une situation de statu quo terrestre sous contrôle des Nations-Unies, sans que la question maritime ne soit définie, la RTCN n’étant pas un état reconnu par la Communauté internationale.

Concernant l’exploitation des hydrocarbures offshore, il existe un cadre juridique qui repose sur la convention de Genève sur le droit de la mer, et sur la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer (CNUDM). Alors que la première instaure les notions de mer territoriale, de zone contiguë, de haute mer et de plateau continental, la deuxième ajoute celle de zone économique exclusive (ZEE) (cf. Schéma sur les zones maritimes du droit international de la mer).

Sur ses territoires en mer, l’Etat exerce une pleine souveraineté comprenant l’espace aérien, le fond et le sous-sol de cette mer. Au-delà de cette limite, la souveraineté de l’Etat côtier s’estompe peu à peu, laissant place à d’éventuels rapports de force politiques.

Or, la réalité est très complexe en Méditerranée orientale et sur la mer Égée, en raison des formes irrégulières des côtes, des espaces fermés, des zones contiguës, et aussi parce que tous les riverains ne sont pas signataires de la CNUDM. C’est le cas de la Turquie, de la Syrie et d’Israël. Ankara refuse tout cadre contraignant pour garder la mainmise sur les détroits des Dardanelles et du Bosphore reliant la mer Noire à la Méditerranée.

Mais, quand bien même la CNUDM serait ratifiée par toutes les parties, son application resterait difficile, du fait de la proximité de tous les Etats riverains dans ces eaux-là. Les pays ont donc intérêt à négocier et trouver un accord politique…

Du droit international à la négociation politique

De fait, Grecs et Turcs n’ont pas la même définition du plateau continental. Ils ne s’accordent pas non plus sur la délimitation de leur mer territoriale… Des désaccords qui restent non tranchés sur le plan juridique.

"Dans les eaux gréco-turques, on est sur des limites où les territoires sont contigus, dans la limite des 12 Milles marins autour des côtes – ce qu’on appelle les eaux territoriales – et de 200 Milles pour délimiter les zones économiques exclusives (ZEE), explique Nicolas Gros-Verheyde. Grecs et turcs revendiquent chacun des territoires. Ce n’est pas simple, il y a des zones grises.

Objectivement, si on analyse les zones Grecques et Chypriotes en fonction de leur territoire, les Grecs n’ont pas 100% raison sur leur revendication, car les Turcs n’ont quasiment rien.

C’est très classique, on a un conflit de voisinage dans un champ qui n’est pas borné… comme entre Israël et le Liban. Et au final, il n’y a pas d’autre moyen que de délimiter les lignes de séparation par un accord politique".

Et en effet, bien que les négociations de ZEE s’avèrent difficiles, certains pays ont réussi à trouver un accord équitable sur le partage des eaux.

Pour moi, les Turcs ont une position idéologique

"La Grèce a déjà signé ou est sur le point de signer une série d’accords avec l’Italie, l’Egypte, Chypre pour fixer les lignes de démarcations afin de solidifier ses zones économiques… et aussi rassurer ses partenaires. Israël et le Liban, qui ne sont pas les meilleurs amis du monde, entament également des négociations… Le gaz a un effet pacificateur ! observe encore Nicolas Gros-Verheyde.

Tandis que la Turquie, elle, s’est retrouvée à l’écart. Pour moi, les Turcs ont une position idéologique. Au lieu de chercher un accord économique, ils suivent une politique expansionniste, néo-ottomane".

En réalité, Reccep Tayyip Erdogan a signé un accord avec le gouvernement d’entente nationale Libyen (GNA), portant sur une délimitation maritime : en échange d’un soutien militaire, pour aider le gouvernement Libyen à lutter contre les troupes du maréchal Haftar, Ankara pourrait exploiter de vastes zones en Méditerranée orientale.

Cet accord n’a jamais été reconnu par les pays voisins. En revanche, il a eu pour effet d’accélérer le projet de gazoduc EastMed entre Chypre, la Grèce et Israël, également soutenu par l’UE.

L’impuissance de l’Union européenne

Malgré les condamnations répétées et après deux semaines de débats sur d’éventuelles sanctions économiques contre la Turquie, l’Union européenne n’est pas parvenue à convaincre le président Reccep Tayyip Erdogan de mettre fin aux opérations d’exploration dans ces zones contestées de Méditerranée orientale.

Lors du Conseil européen de jeudi et vendredi, les Vingt-Sept ont réitéré leur soutien à la Grèce et à Chypre et leur volonté de ne céder en rien aux provocations de la Turquie, tout en prônant la poursuite d’un dialogue avec Ankara.

"L’Europe est coincée avec l’accord sur les migrants qu’elle a passé avec la Turquie, analyse Nicolas Gros-Verheyde. En échange d’une somme d’argent, la Turquie reçoit les réfugiés chez elle. L’Europe, terrifiée à l’idée de recevoir une nouvelle vague de réfugiés, est donc dépendante de la Turquie. D’autre part, les pays européens accueillent une diaspora Turque importante, ils ne veulent se la mettre à dos.

De son côté, la Turquie guidée par son idéologie expansionniste néo-ottomane, adopte une position de force. Elle n’a aucunement l’intention d’abandonner ses forages pour le plaisir de négocier avec les Grecs ou les Européens".

On se demande si la Turquie est encore un allié de l’Otan

Après le grave accrochage en mer Méditerranée, en juin dernier, entre la frégate française, Le Courbet, et un cargo turc, Paris n’a pas digéré son échec vis-à-vis d’Ankara, au sein de l’Otan. Dans cette affaire, la France n’a reçu le soutien que de huit membres sur trente, au sein de l’Alliance.

"L’Otan est une alliance dirigée contre la Russie, pas contre la Turquie… analyse Nicolas Gros-Verheyde. De plus, il y a toujours cette difficulté à mettre en cause l’un des leurs.

Cependant, il faut souligner que la Méditerranée n’est que l’un des foyers de nombreux incidents. L’agression navale et le refus de respecter l’embargo sur les armes, n’est qu’une agression parmi d’autres. Il y a aussi les interventions contre les Kurdes, au nord de la Syrie, en Libye, dans le Haut-Karabagh, l’achat de la défense aérienne russe… La Turquie représente une menace politique et militaire. On se demande si elle est encore un allié de l’Otan. Et d’ailleurs, la Turquie paralyse une bonne partie des discussions au sein de l’Alliance…

Mais la Turquie reste un allié stratégique, parce que c’est un grand pays, tout près de la Russie, avec une grande armée en nombre…", conclut Nicolas Gros-Verheyde.

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