Témoignage de Gaza : "Les bombardements incessants provoquent de nouveaux traumatismes chez les enfants"

Cela faisait sept ans que les habitants de Gaza n’avaient plus connu un tel déluge de feu sur leur enclave sous blocus. A chaque flambée de violence entre les groupes armés palestiniens et l’armée israélienne, des infrastructures, des maisons, des routes à peine réparées sont à nouveau détruites.

"Lors de la dernière agression en 2014, ma maison avait déjà été bombardée et presque totalement détruite. Cette fois, ma maison et les deux centres dont je m’occupe ont été endommagés. On voit une escalade, une agressivité plus forte qu’avant."

Un bombardement vient de se produire

Depuis Beit Lahya, dans le nord de la bande de Gaza, Nabila Kilani nous décrit la semaine qu’elle vient de vivre. Mais au moment où nous la contactons, elle vient d’apprendre que la maison qui abrite son projet d’aide aux enfants a été touchée par une frappe. "Notre centre a été visé par un missile d’avertissement. Ils ont ensuite bombardé autour. Cinq enfants ont été blessés et sont hospitalisés."

Nabila Kilani est la directrice du centre Amani, une structure de soutien psychologique pour les enfants traumatisés par la guerre, à Beit Lahya. Il est hébergé dans une jolie maison, entourée d’un petit jardin qui, en temps normal, inspire la quiétude dont les enfants ont tant besoin.

Une zone densément peuplée

Les victimes ne se trouvaient pas dans le centre Amani au moment du bombardement. "Mais Gaza est un endroit super peuplé, rappelle Nabila Kilani. Il n’y a pas d’espace entre les habitations. Quand l’armée israélienne frappe une cible, tout ce qui est aux alentours est endommagé. Mon centre se trouve dans un quartier très peuplé. Tout le monde n’a pas été averti du bombardement et des enfants ont été blessés."

Les frappes se poursuivent et la directrice n’a pas encore pu aller constater par elle-même les dégâts subis par ses locaux. Des voisins lui ont décrit des vitres, portes et murs détruits. Cette structure est financée par une association française et encadrée par la psychothérapeute française, Jeanne Dinomais.

"Je ne suis pas terroriste, je n’ai aucune appartenance politique"

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Nabila Kilani : "Ma maison a tremblé chaque nuit. Les vitres et les portes sont cassées après ces bombardements intensifs." © D.R.

"Ce qui s’est passé aujourd’hui, c’est ce qui se passe depuis le début de cette offensive israélienne contre la bande de Gaza. Il y a des bombardements partout, des familles décimées", poursuit Nabila Kilani. "Ma maison a tremblé chaque nuit. Les vitres et les portes sont cassées après ces bombardements intensifs. Les Israéliens disent bombarder des terroristes, mais moi je ne suis pas terroriste, je n’ai même aucune appartenance à une faction politique."

L’intensité des frappes israéliennes ne laisse quasiment aucun répit aux habitants de la bande de Gaza. "Il ne se passe pas une demi-heure sans entendre un bombardement, décrit Nabila. Les drones sont toujours là, ils survolent le ciel de Gaza sans arrêt. Ce bruit constant torture les Palestiniens psychologiquement."

Nous continuons à soigner les enfants traumatisés par la dernière agression, celle de 2014. Les enfants revivent aujourd’hui cette expérience qu’ils n’avaient déjà pas réussi à avaler

Il y a les destructions matérielles, mais Nabila Kilani mesure mieux que quiconque les dégâts invisibles que ces événements provoquent chez tous les Gazaouis, à commencer par les plus jeunes. "Nous continuons à soigner les enfants traumatisés par la dernière agression, celle de 2014. Les enfants revivent aujourd’hui cette expérience qu’ils n’avaient déjà pas réussi à avaler. Dans le centre, on essaye de les aider à dépasser cette expérience traumatique. On fournit aux enfants des mécanismes de défense qui peuvent les aider à surmonter ces événements."

"Mais ça va approfondir des traumatismes déjà vécus, craint Nabila Kilani. L’espoir, c’est que les enfants avec qui on a travaillé disposent de mécanismes d’autodéfense psychologique. Mais les enfants qui n’ont pas eu la chance d’être soignés et suivis chez nous manifesteront des symptômes plus forts, plus profonds, plus difficiles à soigner." Depuis 2017, l’équipe médico-psychologique a traité directement quelque 370 enfants et est venue en aide à plus de 2000 autres.

Même durant les bombardements, l’équipe d’Amani continue d’appeler ses patients par téléphone pour les rassurer. "Nous aidons aussi les mamans pour leur donner des conseils de comportement envers leurs enfants dans des périodes pareilles."

On est face à l’une des armées les plus puissantes du monde. C’est normal d’avoir peur quand on est bombardé, quand la maison tremble, quand on voit les vitres exploser

Face à la catastrophe qui se déroule sous ses yeux, Nabila Kilani est partagée par des sentiments contraires, mais elle refuse de baisser les bras. Elle multiplie les initiatives pour venir en aide à ceux qui en ont besoin, comme les familles réfugiées dans des écoles après la destruction de leur logement. "Il y a des sentiments contradictoires chez les Palestiniens. Il y a cette envie de continuer. Mais aujourd’hui, on a peur, les enfants comme nous, les adultes. On est face à l’une des armées les plus puissantes du monde. C’est normal d’avoir peur quand on est bombardé, quand la maison tremble, quand on voit les vitres exploser. On est des êtres humains. Mais on ne va pas céder pour autant."

La Palestinienne se dit choquée d’avoir entendu qu’une manifestation de solidarité a été interdite à Paris, alors que d’autres rassemblements se sont tenus ailleurs. "Je les ai vus et ça nous encourage beaucoup. On ressent que l’on n’est pas tout seul, que des gens libres comprennent notre situation. Ces manifestations sont comme une embrassade internationale donnée aux Palestiniens. Ça nous aide."

Un cessez-le-feu ne suffit pas

A présent, Nabila Kilani n’attend pas simplement une nouvelle trêve entre Israël et le Hamas. "Moi, Palestinienne de Gaza, j’attends qu’on lève au moins le blocus qui dure depuis plus de quinze ans. Il est temps de réagir correctement, pas seulement mettre fin à une agression, parce qu’elle peut recommencer aussi vite. Il faut arriver à une solution définitive. Notre souhait immédiat, c’est évidemment un cessez-le-feu. Mais il y a un souhait stratégique, c’est la création d’un Etat palestinien et le respect des droits de la population palestinienne."

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L’équipe du centre Amani aide les enfants victimes de traumatismes (photo d’archive). © D.F.

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JT du 17/05/2021

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