Syrie : les gaz de combat, "c'est une arme d'économie d'efforts"

Des experts de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) vont enquêter dès samedi en Syrie sur l'utilisation possible de gaz de combat. Comment vont-ils travailler? "De simples prises de sang permettent de savoir rapidement s'il y a eu attaque chimique, et aussi quel est le type d'agent chimique utilisé. Les correspondants de l'Organisation mondiale de la santé ont clairement dit qu'il y aurait un mélange de chlore et d'agents neuro-toxiques. C'est probablement du sarin, mais c'est l'enquête qui le déterminera" explique Joseph Henrotin, rédacteur en chef de la revue "Défense et sécurité internationale" et chargé de recherche à l'Institut de stratégie et des conflits, interrogé sur La Première. "Par contre, ce qui est plus difficile à déterminer, c'est qui a utilisé ces gaz".

"L'armement chimique est utilisé depuis l'Antiquité: l'empoisonnement des puits est un grand classique de l'art de guerre antique et médiévale. Les variétés d'agents chimiques qui existent aujourd'hui sont assez nombreuses. Dans le cas du Novitchok, qui a été utilisé pour la tentative d'assassinat de Sergueï Skripal, il y a en fait plus d'une trentaine d'agents. Il y a un peu de tout en fonction des utilisations qu'on veut en faire". Le chlore a déjà été utilisé en Syrie et, puisque c'est un produit à double usage, il lest moins problématique à utiliser du point de vue du droit international, poursuit-il. "À côté de cela, ce n’est pas nécessairement l'agent le plus efficace pour tuer massivement. Néanmoins, dans des villes, dans des endroits clos, d'un point de vue strictement technique, c'est un agent qu'il est relativement intéressant d'utiliser, simplement parce que c'est clos. Les gens sont terrés dans les caves et donc peuvent être plus facilement intoxiqués".

Joseph Henrotin rappelle que "la Syrie a un véritable arsenal chimique assez dense et assez complet. Depuis l'adhésion de la Syrie à la convention sur les armes chimiques, tout cela a été normalement liquidé. Maintenant, il y a des agents à double emploi, double usage comme le chlore par exemple. On a tous chez soi des dérivés du chlore pour une raison ou pour une autre. La moindre personne qui a une piscine va utiliser du chlore. Donc tout de suite, le contrôle sur ces agents-là est bien évidemment beaucoup plus difficile".

"C'est une arme d'économie d'efforts"

L'arme chimique est parfois qualifiée d'arme nucléaire du pauvre, car moins compliquée à produire. "Si vous prenez le cas de la Syrie aujourd'hui, ce n’est clairement pas une arme nucléaire, ce n'est pas une arme de dissuasion. C'est une arme d'économie d'efforts, c'est-à-dire que l'armée syrienne est grosso modo à bout de souffle. En fait elle se serait effondrée si la Russie n'était pas intervenue. Donc pour l'instant, voyant la résurgence des forces de l'Etat islamique, un petit peu partout dans le pays finalement, il faut en terminer vite. Donc l'armement chimique permet de libérer les forces conventionnelles, qui ensuite vont pouvoir aller combattre soit l'Etat islamique, ce que l'armée syrienne n’a pratiquement jamais fait, soit les groupes rebelles. Donc c'est tout à fait problématique parce que si vous utilisez le chimique, vous vous exposez à des sanctions internationales. Donc en réalité vous envenimez la situation, tout ça pour un gain tactique d'économie des forces" poursuit-il.

L'utilisation des gaz de combat n'est pas considérée de la même manière que les armes conventionnelles. "Historiquement et traditionnellement, on considère que les armes chimiques sont des armes à proscrire et à bannir depuis les conventions de La Haye, fin du dix-neuvième siècle. Il y a un côté 'armes du traître' quelque part 'armes insidieuses', au même titre que l'armement biologique. Au-delà de ça, il y a pour nous un vrai problème : si on laisse les Syriens gazer des civils, ça veut dire qu'on peut aboutir à une nouvelle forme de normalisation, de l'usage des armes chimiques dans les opérations militaires. Pour nos propres forces, c'est un problème aussi parce que si vous normalisez l'armement chimique, vous allez voir se re-développer un certain nombre de savoir-faire dans leur production et dans leur utilisation. Et ce savoir-faire pourrait être utilisé dans les attaques terroristes. Néanmoins, autant il paraît difficile de pouvoir interdire l'armement conventionnel et d'interdire la guerre d'une manière générale (il y a eu suffisamment de tentatives à travers l'histoire pour voir que ça ne marche pas), autant il paraît à portée de main de pouvoir interdire l'armement chimique. L'interdire légalement, c'est le rôle de la convention sur les armes chimiques, mais le cas échéant, faire procéder à une coercition à l'égard de son usage".

Les sanctions qui peuvent être prises seront militaires, dit-il. "De toute manière, les sanctions économiques sur la Syrie sont en place depuis un certain temps et ne fonctionnent pas pour tout un tas de raisons. En l'occurrence, ce vers quoi on s'achemine, ce sont des frappes. La question c'est de savoir quel sera l'objectif de ces frappes : du pur symbolique ou des frappes plus larges ?"

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