Syrie: la bataille d'Idleb mènera-t-elle à une confrontation globale?

Photo prise mardi au nord d'Idlib
Photo prise mardi au nord d'Idlib - © BAKR ALKASEM - AFP

En Syrie, dans la province d’Idleb (nord-ouest), l’armée du régime est toujours à l’offensive, avec le soutien de son allié russe, et ce malgré les menaces de représailles turques. Le régime de Bachar el-Assad tente de reconquérir cette région stratégique. Ces trois dernières semaines, on a vu plus de 600 000 personnes poussées à la fuite. Interrogé sur La Première, Bichara Khader, professeur émérite à l’UCLouvain et spécialiste du monde arabe, décode les enjeux liés à cette offensive de l’armée syrienne dans le nord-ouest de la Syrie. "Depuis que le régime syrien a repris le contrôle de la région habitée par les Kurdes à la fin de l’année dernière, il a cru utile aujourd’hui de lancer l’assaut sur le dernier bastion rebelle d’Idleb, une province de 6000 kilomètres carrés qui est protégée par près de 30 000 à 40 000 rebelles, voire même des djihadistes dans la ville même d’Idleb. Cette région est aujourd’hui protégée par la Turquie suite à un accord passé entre la Turquie et les Russes en septembre 2018 assurant à la Turquie la sanctuarisation de la région d’Idleb, et en même temps permettant aux Turcs d’avoir des postes d’observation dans cette région. Donc, aujourd’hui, le régime syrien a cru que le moment était propice pour lancer le dernier assaut. D’abord, son armée s’est renforcée depuis la chute d’Alep. Les Russes ont acquiescé à sa demande de donner l’assaut. L’Union européenne est concentrée sur d’autres dossiers, et notamment le dossier libyen. Quant à l’Amérique, elle est dans une année électorale. Le régime syrien a donc trouvé que le moment était propice pour lancer le dernier assaut sur ce bastion rebelle", explique Bichara Khader.

Rebelles et réfugiés

Cette avancée fulgurante de l’armée syrienne intervient malgré les menaces de représailles de la Turquie, qui exige un retrait des troupes avant fin février, mais Damas ignore complètement l’ultimatum d’Ankara. "Les Turcs ont signé un accord de sortie avec les Russes, pour sécuriser et pour sanctuariser en quelque sorte cette province, parce qu’ils craignent d’abord un afflux massif des 3,5 millions d’habitants de cette région vers la Turquie, alors que la Turquie a déjà près de 3,6 millions de Syriens sur son propre territoire. Ensuite, la Turquie a également peur d’un flux massif de rebelles, dont certains sont des djihadistes liés à Al-Qaïda. Cela signifierait l’internalisation en Turquie même du problème syrien, ce qui constitue pour les Turcs un problème de sécurité. Les Turcs se doivent donc de réagir, parce que ne pas réagir signifie un camouflet pour Erdogan, ça signifie que l’image de la Turquie est ternie dans la région et en dehors de la région et cela signifie en même temps que le régime syrien a remporté la bataille de Syrie", poursuit Bichara Khader.

"Victoire militaire catastrophique"

En ce qui concerne les conséquences de cette situation pour le régime syrien, Bichara Khader explique : "L’idée que Bachar el-Assad a gagné la victoire et a pu de nouveau sauvegarder l’intégrité territoriale et la souveraineté syrienne est une idée que j’entends un peu partout. Le problème pour Bachar el-Assad n’est pas maintenant, il est dans l’après de la bataille d’Idleb. C’est-à-dire comment va-t-il réussir à reconstruire le pays, comment va-t-il réussir à réconcilier les Syriens, comment va-t-il réussir à rester au pouvoir alors qu’il a mis son pays à feu et à sang et qu’il a déplacé la moitié de la population à l’intérieur de la Syrie et à l’extérieur de la Syrie ? Donc, c’est peut-être une victoire à la Pyrrhus. Moi j’appelle ça une victoire militaire catastrophique".

Confrontation globale

"L’après-Idleb sera encore beaucoup plus difficile que l’avant-Idleb. En tout cas, aujourd’hui, les Syriens et les Turcs sont à couteaux tirés. Et un affrontement direct entre la Turquie, qui est menaçante, et l’armée syrienne pourrait évidemment enclencher une confrontation aux conséquences incalculables, car les Russes vont courir au secours du régime syrien tandis que les pays de l’OTAN se trouveraient bien dans l’embarras face à un allié turc qui resterait alors seul face aux Russes et aux Syriens. Il est donc possible que la diplomatie s’active aujourd’hui pour non pas sauver Idleb, mais pour sauver la face d’Erdogan et faire en sorte que ce conflit syrien ne débouche pas sur une confrontation globale", conclut-il.

Journal télévisé du 18/02/2020

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK