Syrie: "L'indignation politique et citoyenne ne sert à rien", constate un médecin

Syrie: "L'indignation politique et citoyenne ne sert à rien", constate un médecin
Syrie: "L'indignation politique et citoyenne ne sert à rien", constate un médecin - © OMAR HAJ KADOUR - AFP

Des images insoutenables circulent après l’attaque sanglante de mardi matin dans la ville rebelle de Khan Cheikhoun, dans la province d’Idlib en Syrie.

Raphaël Pitti, médecin urgentiste spécialisé en médecine de guerre, qui s'est rendu plusieurs fois déjà en Syrie, l’un des responsables en France de l’Union des organisations de secours et soins médicaux, répondait ce matin aux questions de La Première.

Personne ne veut prendre en compte cette population syrienne, ces 22 millions de personnes qui sont prises au piège d’une guerre qui, maintenant, ne les concerne plus

Qu’est-ce que vous vous dites en entendant les résultats de la réunion du conseil de sécurité de l’ONU de cette nuit et ce report d’un vote sur une résolution ?

"Que la situation est telle en ce moment qu’elle n’est pas acceptable et que la position des Russes est inacceptable. Ils bafouent le droit humanitaire international, et cela depuis de longues années, refusant toute solution humanitaire et recherchant constamment des solutions politiques en imposant leur façon de voir à eux.

Personne ne veut prendre en compte cette population syrienne, ces 22 millions de personnes qui sont prises au piège d’une guerre qui, maintenant, ne les concerne plus puisqu’elle a largement dépassé leur volonté, qui était celle d’une révolution qui leur permettait d’accéder à la liberté.

Aujourd’hui, le peuple syrien vit un véritable drame. 10 millions de personnes déplacées, 400 000 morts, sans compter les morts indirects du fait de l’effondrement du système sanitaire syrien. On peut compter plus de 1 million de personnes, l’effondrement du système social, l’effondrement du système éducatif, l’effondrement du système économique, les villes détruites à plus de 50 %, et malgré ça, on continue à vouloir rechercher des solutions politiques sans entrevoir une seule fois une solution humanitaire".

Le fait que les hôpitaux sont bombardés, c’est un déni du droit humanitaire international

Mais quelle est alors la solution si elle n’est pas politique ?

"Elle peut être humanitaire, les corridors humanitaires, les zones de sécurité pour les populations qui en ont marre de fuir les zones de combat en permanence, et maintenant voilà qu’on leur envoie des missiles chimiques, comme ça a déjà été le cas en 2013, sans aucune réaction internationale. Le fait que les hôpitaux sont bombardés, c’est un déni du droit humanitaire international. Les soignants sont assassinés, plus de 800 en 6 ans, tout cela mériterait quand même une attention au moins humaine vis-à-vis de cette population. Et on est là à se dire 'peut-être que ce n’est pas moi, c’est peut-être eux'".

On a quand même entendu l’indignation de plusieurs responsables politiques ces dernières heures, l’indignation citoyenne également. Ça ne sert à rien ?

"Non, ça ne sert à rien parce qu’après le chimique en 2013, il y a eu le chlore derrière, il y a eu l’ypérite derrière, il y a eu les barils de TNT sur les marchés, sur les centres de gare routière, etc. Non, ça ne sert à rien.

Il est vraiment important que nous prenions conscience qu’il y a notre humanité qui est en danger et que nous fassions quelque chose

Les millions de personnes qui sont sorties du pays, qui vivent d’une manière misérable dans les pays voisins, même en Europe, la manière dont nous les avons reçus, etc. Non, ça ne sert à rien. Il est vraiment important que nous prenions conscience qu’il y a notre humanité qui est en danger et que nous fassions quelque chose".

Pourquoi êtes-vous certain qu’il s’agit bel et bien d’une attaque chimique ?

"Parce que si je montre les signes et que j’explique à n’importe quel médecin généraliste quels sont les signes d’une intoxication par les neurotoxiques, et qu’ensuite je lui montre les vidéos et que je lui montre les images qui sont présentées, ainsi que le descriptif clinique, ce médecin vous dira que c’est une intoxication par les organophosphorés, et en l’occurrence c’est une arme de guerre, donc c’est du sarin. N’importe quel médecin est capable de faire ce diagnostic, dès lors qu’il connaît un tant soit peu les signes".

Mais que dites-vous alors de la version de Moscou, selon laquelle l’aviation syrienne aurait frappé un entrepôt des rebelles qui contenait justement des substances toxiques ? Cette hypothèse ne tient pas la route ?

"Alors il y a deux plans. D’abord un, en considérant que c’est vrai, on peut très bien dire 'oui, les rebelles tentaient éventuellement de se doter d’une arme chimique'. D’accord, mais est-ce qu’on peut entrevoir sur le plan humain que vous allez bombarder un dépôt qui contient des armes chimiques, sans prendre en compte la population qui est autour ? C’est-à-dire que vous la condamnez à mourir à ce moment-là, en voulant détruire ce dépôt, si vous savez pertinemment qu’elle est là ? Donc on bannit encore une fois, on dénigre l’aspect humain, les êtres humains ne valent rien, on peut détruire. C’est d’abord ça, si on prend en compte.

Deuxièmement, ce n’est pas possible, ce n’est absolument pas possible parce que ça voudrait dire en même temps qu’ils ont acquis la technicité pour le faire, ce qui, à mon avis, rend impossible toute possibilité. À la rigueur, les rebelles peuvent utiliser du chlore parce que c’est assez facile, mais le sarin c’est bien plus compliqué à produire en grande quantité pour pouvoir ensuite être utilisé. Il suffit de vous renvoyer à ce qui s’était passé à Tokyo en 1995 quand la secte avait utilisé du sarin dans le métro de Tokyo, qu’ils avaient eux-mêmes fabriqué, mais qui n’avait pas eu une grosse incidence sur la population en général. Donc ce n’est pas possible.

Alors, on peut penser peut-être que les rebelles avaient réussi à voler, à prendre ou à récupérer des missiles ou des obus contenant du sarin qui appartenaient au régime et qu’il l’avait stocké à ce niveau-là. Mais dans ce cas-là, on aurait eu une succession d’explosions après le premier coup de missile, et ça par satellite, on doit pouvoir voir, on n’a jamais eu de succession d’explosions du fait de missiles qui explosaient les uns après les autres. Ça, ça ne s’est pas entendu. Et deuxièmement, ça doit pouvoir se voir et se démontrer, il n’y a pas eu d’incendie non plus. Donc c’est battu en brèche".

Vous êtes en contact actuellement avec des médecins syriens, qu’est-ce qu’ils peuvent faire face à cette situation ? Est-ce qu’ils ont les outils nécessaires pour réagir, pour intervenir ?

"Non, là aussi c’est une problématique. Je disais tout à l’heure que le système sanitaire syrien est détruit à plus de 60%, avec une volonté du régime qui a systématiquement ciblé les hôpitaux. Comme lundi matin, cela s’est passé aussi, puisqu’une heure après l’explosion des missiles contenant du sarin, un des hôpitaux, l’hôpital Al-Rahma, a été bombardé à son tour.

Donc on est dans un système où le système sanitaire n’est pas à même de recevoir des afflux massifs comme ça de victimes présentant une symptomatologie. Ils n’ont pas de protection civile qui permette d’assurer la décontamination de ces victimes avant de rentrer dans l’hôpital. De ce fait, les soignants ont été contaminés d’une manière secondaire. Ils n’ont pas les moyens matériels d’oxygénation, de ventilation parce que c’est la symptomatologie à prendre en charge sur le plan respiratoire, puisque les patients meurent d’asphyxie dans un premier temps. Ils n’ont pas non plus les drogues et l’antidote spécifique de contraction. Ils n’ont pas suffisamment d’atropine, car souvent il faut des doses très importantes d’atropine, de l’ordre de 2, 3, 4, 5, 6 milligrammes l’atropine ou de Valium aussi. Ils n’ont pas tout ça".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK