Syrie : dix ans après le soulèvement, les révolutionnaires gardent un espoir, au milieu du désastre de la guerre

Au péril de leur vie, ils sont descendus dans les rues des villes syriennes en mars 2011 pour dire à leur tour "dégage" au président Bachar al-Assad et à son régime. Nous avons rencontré deux de ces Syriens, révolutionnaires de la première heure, aujourd’hui réfugiés en Belgique. Ils ignorent s’ils reverront un jour leurs parents et leur pays transformé en champ de ruines. Ils sont tristes et amers, et pourtant, ils ne regrettent pas de s’être levés avec leur génération qui a réclamé sa liberté et sa dignité. Ils pensent que leur soulèvement a atteint une partie de ses objectifs, et que le mouvement n’est pas terminé.

"La révolution, pour moi, ce n’est pas seulement gagner militairement", explique Yahia Hakoum. Ce jeune Syrien a rejoint la Belgique en 2012, après avoir été détenu et torturé dans les geôles du régime pour sa participation au soulèvement. Aujourd’hui, il consacre sa thèse de doctorat à l’organisation politique des zones libérées de l’emprise du régime. "La révolution, ce n’est pas seulement au niveau politique, c’est un changement dans la façon de penser. Et je vois un changement des mentalités. Pour moi, la révolution a gagné le jour où ma sœur a décidé de divorcer de son mari et que c’était acceptable par la société. La société ne juge plus. Ça, c’est ma révolution. On a gagné la révolution quand les officiers du régime blessés durant la guerre ont été manifester pour réclamer leurs droits. Quand nous sommes descendus dans les rues, c’était ça qu’on voulait : avoir cette possibilité de revendiquer. Ce n’était pas uniquement changer le régime que l’on voulait, mais un changement profond dans la société. Je crois que c’est ce qui est arrivé. Une organisation civile s’est construite autour de la révolution, qui fait le contrepoids à la militarisation. Des conseils locaux existent depuis 8 ans : ils assurent des services et permettent une vie politique organisée."

Le pays est sous plusieurs occupations, et la population paye le prix

Yahia n’est pas naïf pour autant. Il est conscient du désastre que les dix dernières années ont provoqué dans son pays : "Il ne reste pas grand-chose. Le pays est détruit, ravagé, il n’y a plus d’infrastructures, plus d’activité économique. La seule activité aujourd’hui, c’est la guerre. Ce chaos est maintenu d’un côté par la Russie, qui refuse de lâcher le régime, et de l’autre côté par des pays qui cherchent une expansion régionale, comme l’Iran et la Turquie. Le pays est sous plusieurs occupations, et la population paye le prix."

Le fruit du réveil arabe

Shakib (prénom d'emprunt) a lui aussi trouvé refuge en Belgique il y a 9 ans, comme étudiant, pour fuir la militarisation de la rébellion et la violence du régime. "Il faut regarder dans les détails pour voir les fruits de ce réveil arabe", analyse-t-il. "Les partisans du régime ont aujourd’hui un comportement différent : ils sont dans une démarche de revendication, ils dénoncent la corruption et les profiteurs. Ils ont rejoint le mouvement sans l’avouer. C’est un changement de mentalité. Des milliers de jeunes Syriens qui croient au changement démocratique sont formés par les meilleures universités en Europe et aux États-Unis. Il y a un énorme potentiel. Les circonstances permettront peut-être un jour d’en voir le fruit."


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Ce qui lui donne espoir, c’est de voir les Algériens prendre aujourd’hui le relais : dix ans après les printemps arabes, le Hirak redémarre : "Ça nous donne des sentiments extraordinaires, ça nous fait revivre des souvenirs intenses. On ne peut pas réduire le printemps arabe à un soulèvement populaire qui s’est transformé en conflit militaire. C’est un réveil. Ça doit encore se prolonger. En 2011 et 2012, les Arabes ont réalisé une chose qu’on ne voit pas ailleurs. Ça casse le regard orientaliste qui voudrait que les Arables ne sont pas faits pour la démocratie. Certes, ils manquent d’outils démocratiques, il leur faut encore du temps. Mais je garde espoir pour l’avenir."

Mars 2011 : casser le mur de la peur

"C’était l’époque où ça a commencé à bouger en Tunisie, en Égypte, en Libye", se souvient Yahia. "Nous, les jeunes Syriens, on suivait ça de près, en espérant que ça bouge aussi chez nous. Comme dans tous les pays arabes à ce moment-là, les perspectives d’avenir pour les jeunes étaient bouchées. C’était clair que le peuple en avait marre, il était prêt à sortir et à dire 'ça suffit'. Notre premier objectif, c’était de casser ce mur de la peur et aller dans la rue pour réclamer quelque chose. C’était reprendre notre avenir en mains."

Pourtant, la peur était toujours bien là. Tout monde savait en Syrie que, au-delà de l’image jeune et moderne que voulaient se donner Bachar al-Assad et son épouse Asma, le régime ne supporterait pas qu’on le défie. Les aînés se souvenaient avec terreur du massacre de Hama, contre les Frères musulmans, en 1982. " Les parents disaient : stop, attention, il ne faut pas jouer avec le feu. Mais la jeunesse, avec son énergie, a continué", raconte Shakib.

Je suis reparti à Damas, en sachant que c’était peut-être la dernière fois que je voyais ma famille

"L’ambiance était un mélange de peur, de crainte et d’espoir", se remémore Yahia, qui a choisi de participer au mouvement, quel que soit le risque. "On avait peur, parce qu’on savait que descendre dans la rue, ça signifie se suicider. Avant d’aller manifester le 15 mars, j’ai pris la décision en sachant que, peut-être, j’allais mourir dans la rue, ou alors être emprisonné pour le reste de ma vie. Je me rappelle que je suis rentré au village. J’ai dit au revoir à tous mes amis, à ma mère, à mes frères. Je suis reparti à Damas, en sachant que c’était peut-être la dernière fois que je voyais ma famille."


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"Toutes les mobilisations étaient orchestrées sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, poursuit Yahia. Il y a eu l’annonce pour la grande manif du 15 mars. Beaucoup de gens ont répondu sur la page Facebook qu’ils allaient participer. Évidemment, les services de renseignement étaient au courant. Le 15 mars, on était dans la rue, mais on n’était pas nombreux devant la grande mosquée de Damas. On a manifesté 15 minutes et on a été arrêté."

La prison et la torture

"On a d’abord été détenus dans un petit restaurant, à côté de la grande mosquée. Là, il y a eu la première séance de torture. Ils ont cassé les tables et les chaises sur nous. On était cinq à être tabassés par des dizaines de membres des services de renseignement, de l’armée et de la police. On nous a cagoulés et transférés vers le centre des services de renseignements d’al-Khatib, dont on a parlé récemment, suite au jugement de deux officiers syriens en Allemagne. Là, il y a ce qu’on appelle 'l’accueil': on était torturés sur place avant d’entrer. Une fois qu’on entre, il faut descendre des escaliers. Tout le long, il y avait des agents qui nous ont tabassés, jusqu’en bas. On est restés toute la journée dans le couloir, torturés en attendant de passer à l’interrogatoire. Je suis resté à al-Khatib pendant 6 jours, jusqu’à ce que le régime Assad décide de libérer les prisonniers. En fait, on n’était pas libérés, on a été transférés à l’agence principale de la sûreté de l’Etat. Les conditions de détention étaient encore plus dures, les séances de torture plus longues, les techniques différentes… Là, je me suis dit 'ça va être la fin'."

Bachar al-Assad voulait nous détruire par la torture. J’ai réalisé qu’en fait, non, l’avenir ça ne serait pas ça. Moralement, ça m’a rendu plus fort, même si, psychologiquement, je suis toujours aujourd’hui dans un mode survie

Lorsqu’il est sorti de prison, Yahia avoue qu’il avait la haine en lui. " Si quelqu’un m’avait donné une bombe, j’étais prêt à aller me faire sauter dans le service de renseignement." Ce qui le sauvera, c’est sa rencontre avec le père jésuite Paolo dall’Oglio. Le jeune révolutionnaire se cache dans son monastère de Mar Moussa et jette un autre regard sur ce que son pays est en train de vivre. "L’objectif du régime était de nous démoraliser, nous mettre à genoux pour qu’on abandonne la révolution, ou que l’on aille vers des actes de haine. Bachar al-Assad voulait nous détruire par la torture. J’ai réalisé qu’en fait, non, l’avenir ça ne serait pas ça. Moralement, ça m’a rendu plus fort, même si, psychologiquement, je suis toujours aujourd’hui dans un mode survie. Mais j’ai pris la décision de partir pour travailler sur moi-même, me former et préparer l’avenir de la Syrie. C’était mon objectif de départ, en pensant que ça n’allait pas durer longtemps, quelques années, et que j’allais revenir aider le pays."


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En 2011, les protestataires revendiquaient une "révolution pacifique". © AFP

Grâce au réseau d’amis de Paolo dall’Oglio, Yahia obtient un visa pour la Belgique et peut prendre un avion au Caire. Il évite les traumatismes de la traversée de la Méditerranée et des centres pour demandeurs d’asile et termine ses études à l’UCL, avant d’entamer son doctorat à Paris. Mais sa famille est décimée. De ses neuf frères, il ne reste que lui en Belgique, un en Ukraine et un au Liban, ainsi que ses deux sœurs. "Ma mère, ça fait 6 ans qu’elle vit dans une tente au Liban, 7 ans bientôt. Le cas de ma famille, c’est celui d’énormément d’autres familles qui ont été obligées de se réfugier à l’étranger." A 35 ans, Yahia ignore s’il reverra un jour sa maman : son visa pour le Liban lui a été refusé, tout comme sa demande de naturalisation belge.

La maison en ruines

Sa maison familiale, au village, a été ciblée par des missiles du régime. Ce qui restait a été pillé. "Aujourd’hui, en Syrie, on a des villes et des villages qui sont entièrement vidés par les bombardements et par le régime. Cette politique a été poursuivie par la Russie. Certaines maisons sont occupées par des familles des combattants chiites, afghans, irakiens, libanais… Il y a beaucoup de criminalité : certains sont prêts à tuer pour un dollar. Ma sœur y vit toujours. Ça fait une semaine qu’ils n’ont plus d’eau ni d’électricité." Le régime semble arriver au bout de ses ressources, et la situation économique se dégrade rapidement.

Au fil du temps, la guerre qui s’est installée en Syrie est perçue à l’étranger comme l’affrontement entre un régime totalitaire et des insurgés islamistes et terroristes. L’installation du califat du groupe l’Etat islamique en Irak et en Syrie entre 2014 et 2019, et les attentats commis en son nom en Europe, ont masqué l’origine du soulèvement syrien. "Le régime savait que son sort dépend de la façon dont on le percevait dans la communauté internationale", estime Shakib. Le monde préfère un dictateur sanguinaire, mais laïc au risque de l’installation d’un régime fondamentaliste musulman.

La solution, c’était de laisser disparaître cette jeunesse de la scène, pour réduire le conflit syrien à un affrontement entre un pouvoir et des islamistes barbus

Mais le choix se formule-t-il en ces termes-là ? "Cette jeunesse qui aspirait à la démocratie et au changement a été occultée de toutes les analyses qu’on peut consacrer à la Syrie", déplore Shakib. Un détail l’a frappé : lui et ses camarades hostiles au régime n’ont pas été arrêtés à la frontière lorsqu’ils ont voulu quitter la Syrie : "Étonnamment, on a laissé partir tout le monde. La solution, c’était de laisser disparaître cette jeunesse de la scène, pour réduire le conflit syrien à un affrontement entre un pouvoir et des islamistes barbus."

En Belgique, Shakib a souvent entendu des interprétations contradictoires sur les événements qui se déroulent dans son pays : "soit c’est un complot américain, et là on entre dans le logiciel des anti-impérialistes, soit c’est des barbus, des islamistes ! La Syrie est perçue à travers des lunettes idéologiques, d’extrême droite ou d’extrême gauche. D’autres ne voient les Syriens que par le prisme de l’aide humanitaire, notamment en 2015 avec l’arrivée de beaucoup de réfugiés. La mobilisation citoyenne fut remarquable et très touchante en Belgique. Mais je n’ai rencontré quasi-personne qui parlait de la jeunesse syrienne qui aspire à un changement démocratique, sans idéologie préalable."

8000$ pour l’exonération du service militaire

Alors est-il imaginable de retourner un jour dans ce pays ravagé, meurtri ? "Pour cela, il faudrait reprendre une relation formelle avec les autorités, explique Shakib. Il y a le service militaire : c’est une obligation. Ceux qui ont déserté, en guise de punition, sont envoyés sur le front mourir en première ligne. Ce service militaire obligatoire est devenu une monnaie d’échange ou de chantage du régime. Si on a dépassé l’âge du service, on doit payer une exonération, de 8000 $. D’une part, ils ont besoin d’argent. Et d’autre part, ils n’ont aucune envie de voir cette jeunesse revenir et relancer ses revendications."

"J’essaie depuis le début de prévenir les effets douloureux de la nostalgie et du déracinement, poursuit Shakib. Au point que j’ai rangé ces sentiments. Un nouveau contact avec la Syrie, pour moi, ce serait peut-être dans le cadre d’un projet humanitaire. J’ai besoin de quelque chose qui aurait du sens pour y aller. Il faudrait déjà que la situation soit hospitalière, je ne vais pas y retourner pour me retrouver dans un bureau de police. Après une expérience de démocratie et de liberté, je ne me vois pas retourner dans une dictature."

Pas de retour sans démocratie

"Pour moi, oui, il y aura un retour, pense en revanche Yahia. Mais à condition que la Syrie soit un pays démocratique. Je ne rentrerai jamais tant que Bachar al-Assad ou son régime sont en place. Ma mère, au Liban, a reçu plusieurs fois la proposition russe de rentrer. Ils ont tous refusé, malgré leurs conditions de vie horribles, de retourner sous ce régime. Moi, je ne peux même pas penser à revenir dans ces conditions. Je ne rentrerai jamais tant que la Syrie n’est pas un pays démocratique."

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De nombreuses localités syriennes sont détruites (ici, Douma, en 2017). © Amer ALMOHIBANY / AFP
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