Syrie: après dix ans de guerre, le nouveau combat des Casques Blancs contre le coronavirus

Tout au long de la guerre en Syrie, les Casques Blancs avaient pour mission de secourir les civils ensevelis par les bombardements du régime de Bachar al-Assad et de son allié russe. A Idlib, l’ultime bastion de l’opposition, ces volontaires doivent aujourd’hui faire face à un nouvel ennemi : le coronavirus. Dans une région qui comptabilise plus de 21.000 contaminations et 630 morts, les Casques Blancs ont pour tâche de transporter les victimes de la pandémie, de l’hôpital jusqu’à leur dernière demeure. Avant, ils déterraient les civils de sous les décombres. Désormais, ils inhument des corps contagieux.

Que ce soit le virus ou les bombes, c’est un métier pénible

Lorsque l’ambulance arrive au cimetière de Salqeen, dans le nord-ouest de la Syrie, une petite foule attend déjà. Trois hommes en combinaison de protection immaculée ouvrent la porte arrière et font glisser un brancard pour révéler le corps de Ghada Ismael. La jeune femme de 25 ans avait jusqu’ici survécu à une guerre décennale, puis le virus est arrivé. Amis et famille se rassemblent face au sac mortuaire et entament une prière, guidé par l’imam. Un parent endeuillé fond en larmes.

Les hommes en blancs portent la dépouille à bout de bras et la dépose délicatement dans la fosse. "Est-ce que tu as placé son corps dans le bon sens pour que sa tête soit en direction de la Mecque ?" s’enquiert un membre de la Défense civile syrienne, ces secouristes établis en zones rebelles. "Ok c’est bon, sortez de là et laissez une seule personne terminer le travail," ordonne-t-il.

Jusqu’ici, ceux que l’on surnomme les "Casques Blancs" avaient pour mission de secourir les civils ensevelis par les bombardements du régime syrien et de son allié russe. Désormais, il n’y a plus personne à sauver. Depuis le début de la pandémie de Covid-19, ces volontaires se sont reconvertis en fossoyeurs.


►►► À lire aussi : Syrie : dix ans après le soulèvement, les révolutionnaires gardent un espoir, au milieu du désastre de la guerre


"Ce travail est extrêmement difficile mais nous n’avons pas le choix, il faut continuer. Les gens ont besoin de nous", raconte Ahmed El-Masry, qui a rejoint cette organisation humanitaire en 2015. De retour du cimetière, il nous accueille dans le petit appartement où il vit avec sa femme et leurs trois enfants, dans le centre-ville d’Idlib. Ahmed à un visage rond et des yeux qu’on imagine rieurs dans d’autres circonstances.

"Que ce soit le virus ou les bombes, c’est un métier pénible. Et bien sûr, c’est difficile aussi pour ma famille. Ils s’inquiètent beaucoup pour moi", confie-t-il. "Mes proches me demandent souvent pourquoi je ne change pas de travail". La gorge nouée, sa femme Ruba confirme : "Depuis la mort de plusieurs de ses amis, je suis terrorisée et je ne veux plus qu’il fasse ce métier".

Le 15 mars 2011, le grondement de la révolution retentissait pour la première fois à Damas, puis à Deraa et bientôt dans tout le pays. Rapidement, la répression s’écrit dans le sang et les rebelles s’arment pour tenter de chasser le régime de villes comme Homs et Alep. La révolution devient alors une guerre civile internationalisée qui, à ce jour, a coûté la vie à près de 400 000 Syriens.

Pendant dix ans, Ahmed El-Masry a vu la mort, il l’a sentie aussi. Au fond, enterrer les victimes du coronavirus est presque un soulagement. Au moins les corps sont entiers. "Chaque souvenir est une douleur", murmure le jeune homme. "Mais certains sont pires que d’autres. J’ai en tête des images d’enfants morts, enfuis sous les décombres. Il y a deux ans, j’ai été appelé sur le lieu d’une frappe aérienne où il n’y avait plus aucun survivant. C’était la maison de proches. Ma tante, son mari et leur fille. Quelle scène horrible".

Le Covid-19 est une source d’inquiétude

Depuis que le premier cas de coronavirus a été détecté en juillet dernier, plus de 630 personnes ont succombé à la maladie. Des chiffres sans doute sous-estimés et une plaie de plus qui s’abat sur une population déjà très vulnérable. Dix ans après le début de la guerre, 1,5 million de déplacés ont trouvé refuge dans le nord-ouest du pays, où ils vivent pour la plupart dans des camps ou des logements de fortune.

La hausse du nombre de contaminations est source de grande inquiétude, sans compter le spectre d’une reprise des combats. Malgré le cessez-le-feu négocié en mars dernier, Damas et Moscou continuent de mener des frappes ponctuelles.


►►► À lire aussi : Pour MSF, 10 ans après, "les Syriens voudraient vivre sans craindre chaque avion qui passe et reconstruire ce qu’ils ont perdu"


"Nous sommes pris en étau entre le virus et les bombes d’Assad", martèle Firas Al Khalifa, porte-parole des Casques Blancs à Idlib. "À chaque fois qu’il y a un nouveau bombardement, nous sommes confus. Faut-il aller aider les blessés ou bien nous occuper des patients atteints du corona ? Nos équipes doivent-elles transporter des malades ou bien se charger d’enterrer les corps des victimes ? Nos efforts sont dispersés".

Seulement 9 hôpitaux dédiés au Covid-19 pour 4 millions d’habitants

Les années de guerre et le ciblage systématique des infrastructures médicales par l’aviation de Bachar al-Assad ont mis le système de santé à genoux. D’après un recensement de MSF datant de mi-novembre, l’enclave rebelle ne compte que neuf hôpitaux dédiés au coronavirus et seulement 36 centres d’isolement. Bien trop peu pour les 4 millions d’habitants entassés ici, dans l’ultime bastion rebelle.


►►► À lire aussi : Syrie : le 15 mars 2011, ce jour où la liberté paraissait possible


Au cimetière de la ville d’Idlib, la place vient à manquer pour les victimes du Covid-19. "Avant la révolution, je me demandais si on allait un jour remplir cet endroit. Mais en un an et demi, on a utilisé plusieurs milliers de mètres carrés", assure Abdoul Mohsen Latif, fossoyeur depuis dix ans. "Ce cimetière ne suffit pas pour assimiler les victimes des bombardements et du coronavirus ensemble. Il me faudrait quelques lopins de terre en plus", estime-t-il.

Le fossoyeur se dit fatigué. Ses mains cabossées et couvertes de terre peinent à venir à bout du sol rocailleux. À chaque coup de pioche, une nouvelle perle de sueur apparaît sur son front. Mais il faut continuer à creuser. Le coronavirus, dit-il, est une guerre dans la guerre.

Journal télévisé 14/03/2021

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK