Srebrenica: un génocide perpétré il y a 25 ans en Europe

La Bosnie commémore ce samedi le 25ème anniversaire du massacre de Srebrenica, tombée le 11 juillet 1995 aux mains des forces serbes de Bosnie. Le général Ratko Mladic et ses sbires ont froidement exécuté 8000 Bosniaques musulmans, sous le regard impuissant de casques bleus néerlandais. Une tuerie qualifiée de génocide par la justice internationale mais qui donne toujours lieu en dépit du verdict du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) à des débats controversés.

Un génocide contesté en Serbie

Il y a 25 ans, la zone était déclarée "zone protégée" par l’ONU, quelque 8000 hommes et garçons musulmans ont été tués à Srebrenica par les forces serbes bosniennes, la pire tuerie en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La guerre intercommunautaire de Bosnie (1992-1995) a fait 100.000 morts et environ 2,2 millions de réfugiés, soit près de la moitié de la population à l’époque.

En 2010, le Parlement serbe avait adopté une déclaration sur Srebrenica sans employer le terme "génocide". En 2013, le président Tomislav Nikolic demande "à genoux que la Serbie soit pardonnée pour le crime commis à Srebrenica", mais sans prononcer le mot de génocide.

Aujourd’hui, pour de nombreux Serbes, il n’y a pas eu de génocide à Srebrenica et des historiens et intellectuels contestent également cette qualification, arguant notamment du fait que vieillards, femmes et enfants n’ont pas été visés.

D’autres estiment qu’il est mieux de réserver le terme de génocide à la Shoah ou au génocide rwandais. Ici, explique par exemple le professeur de sciences politiques à l’ULB Jean-Michel Dewaele, il vaut mieux rester prudent et éviter la banalisation du mot "génocide", et parler de "crimes de guerre, horribles, épouvantables, inexcusables".

Musulmans (40%), Serbes (30%, chrétiens orthodoxes) et Croates (10%, chrétiens catholiques), principales communautés de ce pays de 3,8 millions d’habitants, se regardent toujours en chiens de faïence. Les progrès sont lents. Après une période d’ébauche de construction d’un État viable, au forceps et sous la pression de la communauté internationale, sur les ruines d’un conflit meurtrier, la Bosnie n’a toujours pas trouvé de formule pour rassembler son peuple et mettre en place une mémoire collective commune au cœur des Balkans.

Histoire d’un nettoyage ethnique

Dès le début de la guerre intercommunautaire qui embrase la Bosnie en avril 1992, l’armée de la république serbe de Bosnie fait le siège de Srebrenica, ville à majorité musulmane en Bosnie orientale, à 15 km de la Serbie.

En avril 1993, dans une ultime tentative pour éviter sa chute, l’ONU déclare "zone de sécurité" l’enclave de 148 km2 et y déploie ses Casques bleus.

Mais ce 11 juillet 1995, Srebrenica tombe aux mains des troupes du général Mladic, chef militaire des Serbes de Bosnie partisan comme son alter ego politique Radovan Karadzic d’une "République serbe" ethniquement pure.

Faiblement armés et sans soutien aérien, les Casques bleus néerlandais de la Forpronu (Force de protection des Nations unies) se replient sur la base voisine de Potocari, où ils sont submergés par l’afflux de milliers de civils espérant protection mais dont ils accepteront l’évacuation.

Les jours suivants, les forces serbes de Bosnie séparent hommes et adolescents musulmans des femmes avant de les emmener dans des camions et des cars pour les tuer. Des centaines d’hommes ayant fui dans les forêts environnantes sont repris et abattus.

Les pelleteuses enterrent les corps dans des fosses communes. La plupart de ces charniers ont par la suite été ouverts avec des bulldozers pour déplacer les cadavres afin de dissimuler l’étendue du crime. Bilan, en quelques jours : plus de 8000 morts.

Mais rapidement, de nombreux témoignages recueillis par les organisations humanitaires auprès de rescapés font état d’exactions commises par les hommes de Mladic.

A ce jour, 6880 victimes du massacre ont pu être identifiées et enterrées, dont 6643 dans le Centre mémorial de Potocari et 237 dans d’autres cimetières de la région de Srebrenica.

Des corps sont encore non identifiés, certains n’ont jamais été retrouvés et ne le seront peut-être jamais.

Condamnations pour génocide

Au total, 51 condamnations, donc 20 pour génocide, ont été prononcées par la justice internationale et les tribunaux en Bosnie et en Serbie.

Plus haut responsable à avoir rendu des comptes, après la mort pendant son procès de l’ancien président serbe Slobodan Milosevic en 2006, Radovan Karadzic a été condamné en appel à la prison à vie en 2019, par le TPIY.

En 2017, la justice internationale a condamné à perpétuité Ratko Mladic. Il doit être jugé en appel par le Mécanisme pour les tribunaux pénaux internationaux (MTPI) qui a pris le relais du TPIY après sa fermeture en 2017.

La communauté internationale blâmée

La communauté internationale a régulièrement été accusée d’avoir abandonné les victimes, notamment en n’ordonnant pas de frappes aériennes.

Dans un rapport rendu public en 2000, Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies de l’époque, blâmait l’ensemble de la communauté internationale pour son échec à assumer la protection de Srebrenica.

Un an plus tard, un rapport de la mission d’enquête de l’Assemblée nationale française conclut à la responsabilité des Serbes, mais aussi de l’ONU et des Etats, dont la France, qui ont participé aux opérations de maintien de la paix en Bosnie.

"C’est une des heures sombres de l’ONU qui n’est pas intervenue, qui a laissé faire, commente le professeur Jean-Michel Dewaele. Elle savait. Mais beaucoup de personnes savaient pour les camps de concentration pendant la seconde guerre mondiale. On peut savoir, mais ne pas intervenir à cause des désaccords entre grandes puissances. Pour les Pays-Bas, c’est une tache noire, et ils l’ont admis".

Une plaie vive aux Pays-Bas

Le rôle des Casques bleus néerlandais, connus sous le nom de "Dutchbat" – cibles récurrentes de critiques -, reste un sujet sensible aux Pays-Bas où d’anciens soldats affirment être marqués à jamais.

En 2002, le gouvernement néerlandais a démissionné à la suite de la publication d’un rapport mettant en cause sa responsabilité pour le massacre de Srebrenica.

Plusieurs affaires en lien avec ce massacre ont été portées devant la justice néerlandaise, notamment par les "Mères de Srebrenica", une association de proches des victimes.

En 2014, l’Etat néerlandais a été reconnu civilement responsable de la mort de 350 musulmans qui s’étaient réfugiés à Potocari.

Mais en 2019, la Cour suprême des Pays-Bas a dédouané en partie l’État, estimant que sa responsabilité ne pouvait être démontrée que dans une faible mesure.

"Il n’y a pas eu de condamnation, rappelle le professeur Jean-Michel Dewaele. Si vous commencez à condamner des casques bleus, il sera difficile d’encore trouver des casques bleus".

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