Soudan du Sud: des enfants mangent "de l'herbe et des racines"

Ce lundi, l’Unicef lance un avertissement à la communauté internationale : la faim et la maladie menacent déjà directement 80% des enfants de moins de cinq ans dans les trois Etats les plus touchés par le conflit.

C’est un tableau dramatique que brosse le Fonds des Nations Unies pour l’Enfance : "La malnutrition risque d’emporter la vie de 50 000 enfants, alors que 740 000 enfants de moins de 5 ans vivent dans l’insécurité alimentaire. Les plus faibles et les plus pauvres en sont déjà réduits à manger des racines et de l’herbe".

Et la famine n’est pas le seul problème. "Parmi le demi-million de personnes qui ont fui la violence, les femmes et les filles sont particulièrement vulnérables. Les agressions sexuelles se multiplient. Des milliers d’enfants sont séparés de leur famille, ballottés dans les mouvements de population au Soudan du Sud comme dans les pays voisins. Les écoles et les hôpitaux sont pris pour cible ou occupés par les groupes armés. Plus de 9000 enfants ont été recrutés par les belligérants de tous bords".

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Un enfant soiuffrant de malnutrition est pesé © CHARLES LOMODONG - BELGAIMAGE
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Un enfant souffrant de malnutrition © JM LOPEZ - BELGAIMAGE

En outre, le choléra a refait son apparition à Juba. Neuf personnes seraient mortes en raison de cette maladie et 138 autres cas de cette pathologie ont été recensés à Juba et dans ses environs, a dit Tarik Jasarevic, porte-parole de l'OMS, à l'agence Reuters. "L'épidémie vient juste de se déclarer et elle se propage", a commenté une représentante de l'organisation jointe au téléphone dans la capitale sud-soudanaise. "Bien qu'elles ne soient pas encore confirmées, des informations font état de cas de contamination dans d'autres zones, et cela se propage", a-t-elle dit.

Une famine catastrophique

L’Unicef n’est pas la première organisation internationale à tirer la sonnette d’alarme. Fin de la semaine dernière, Oxfam avait affirmé qu’une famine "catastrophique" menaçait et qu’il fallait agir très vite. "Un travail de titan nous attend, faire parvenir une aide massive à la population au pire moment de l'année, quand les pluies rendent de nombreuses régions difficiles d'accès et transforment les routes en torrents de boue", avait souligné le directeur général Mark Goldring.

Il avait appelé à "une hausse massive et rapide de l'aide pour empêcher que la faim n'atteigne des niveaux catastrophiques. Nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre, nous ne pouvons pas nous permettre d'échouer".

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Soudan du Sud: des enfants mangent "de l’herbe et des racines" © Ivan Lieman - BELGAIMAGE

Des signes précurseurs de génocide

Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, avait estimé début mai qu’il y avait un risque de "génocide" dans cet Etat africain. "Concernant la question du génocide il y a des indicateurs extrêmement troublants de tueries ethniques, tribales (...) qui, si elles devaient continuer, présenteraient un très sérieux défi à la communauté internationale sur cette question du génocide", avait-il déclaré lors d’une tournée en Afrique.

Début mai, Amnesty International publiait un rapport dénonçant les atrocités commises sur les civils par les deux parties au conflit, le gouvernement et les rebelles. "Les civils ont été systématiquement pris pour cible dans les villes et les villages, chez eux, mais aussi dans les églises, les mosquées, les hôpitaux et même des bases des Nations unies où ils avaient trouvé refuge. Les chercheurs d’Amnesty International y ont parfois trouvé des squelettes humains et des corps en décomposition dévorés par des chiens. Ailleurs, ils ont découvert des charniers", rapportait Amnesty.

"Des enfants et des femmes enceintes ont été violées, tandis que des personnes âgées et des infirmes ont été abattus sur leur lit d’hôpital", expliquait Michelle Kagari, directrice régionale adjointe d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Est.

L’organisation livrait ainsi plusieurs témoignages, dont celui de cette femme : "J’étais enceinte de trois mois, mais j’ai été violée par tant d’hommes que le bébé est sorti. Ils m’auraient tuée si j’avais refusé de me faire violer. Ils ont été neuf à le faire". Elle a expliqué à Amnesty que "des soldats avaient enfoncé de gros bâtons en bois dans le vagin de sept femmes qui refusaient de se faire violer". Toutes sont mortes, d'après l'organisation.

Et Amnesty avertissait que le conflit avait pris une tournure ethnique.

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Riek Machar © ZACHARIAS ABUBEKER - BELGAIMAGE
Salva Kiir © ZACHARIAS ABUBEKER - BELGAIMAGE

Que se passe-t-il ?

Le Soudan du Sud est un tout nouvel Etat, séparé du Soudan en juillet 2011, après un référendum d’autodétermination. Ce référendum avait été obtenu après une guerre de 22 ans, qui avait fait des millions de morts.

Toutes les questions ne sont cependant pas réglées et la paix est précaire entre Soudan et Soudan du Sud, riche en pétrole.

Mais ce n’est pas de là que vient le conflit actuel. Ce sont en fait les tensions au sein du parti au pouvoir au Soudan du Sud qui ont déclenché les violences actuelles.

En 2013, le vice-président Riek Machar tente de ravir la présidence à Salva Kiir, qui limoge tout le gouvernement.

Le 15 décembre, de violents affrontements ont lieu dans la capitale, Juba, et les violences se propagent vite à tout le pays.

Aux différents politiques opposant les deux hommes se greffent ensuite des luttes ethniques entre peule Dinka, dont est issu Salva Kiir, et peuple Nuer, dont est issu Riek Machar.

Salva Kiir et Riek Macha avaient signé signé le 9 mai à Addis Abeba, en Ethiopie, un "accord pour mettre fin à la crise au Soudan du Sud", prévoyant notamment l'arrêt des combats. Mais ceux-ci ont très vite repris.

Interrogés par l’AFP, début mai, les observateurs estimaient qu'une trêve serait difficile à instaurer, avec d'une part une coalition rebelle hétéroclite composée de déserteurs de l'armée, d'ethnies diverses et peut-être de mercenaires venus du Soudan voisin, et d'autre part une armée gouvernementale dont la structure hiérarchique semble faible. "Certaines commandants cherchent à agir selon leur bon vouloir, sans instructions. Nous pouvons donc nous attendre à un parcours semé d'obstacles", expliquait alors Simon Monoja Lubang, chercheur à l'Université de Juba.

Ce lundi, les pourparlers entre belligérants en cours à Addis Abeba ont été à nouveau suspendus pour 12 jours, a annoncé l'Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad), organisation est-africaine qui assure la médiation. C'est la troisième fois que ces pourparlers sont interrompus depuis qu'ils sont entrés dans leur deuxième phase mi-février.

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Soudan du Sud: des enfants mangent "de l’herbe et des racines" © JM LOPEZ - BELGAIMAGE

Appels à l’aide

Les combats ont déjà fait des milliers de morts. Plus de 1,2 million de Sud-Soudanais ont fui leur domicile.

Plus d'un tiers de la population, 3,7 millions de personnes, est menacée par la faim, selon les Nations-Unies qui estiment qu'il n'existe qu'un "créneau très étroit" pour éviter la famine.

L'ONU a estimé à 1,27 milliard de dollars l'aide nécessaire, dont seulement 40% ont été réunis jusqu'ici.

L’UNICEF estime quant à lui à 81 millions d’euros ses besoins financiers pour couvrir ses opérations au Soudan du Sud.

 

J.C.

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