Sécheresses, manque de terres: les dérèglements climatiques favorisent le phénomène djihadiste en Afrique de l’Ouest

La raréfaction des terres disponibles met les communautés nomades peules en opposition avec les populations d'agriculteurs
La raréfaction des terres disponibles met les communautés nomades peules en opposition avec les populations d'agriculteurs - © JACQUES COLLET - BELGA

Après le Mali, le Burkina Faso se trouve aussi désormais dans la tourmente des violences djihadistes. La libération de touristes par les forces armées françaises début mai a mis une lumière crue sur les exactions des combattants islamistes extrémistes actifs dans le pays.

Quatre personnes ont été tuées lors d’une attaque visant une procession religieuse catholique à Zimtenga, dans le nord du Burkina, lundi dernier. Cette attaque a eu lieu au lendemain de violences attribuées à des djihadistes, et qui avaient visé une église dans la ville de Dablo. Six personnes avaient été tuées.

Ces attaques sont les dernières en date d’une longue liste d’attentats et de violences attribuées aux groupes extrémistes djihadistes dans le pays.

Depuis le renversement du président Blaise Compaoré, il y a quatre ans, le Burkina est en effet en proie à des attaques de plus en plus fréquentes et meurtrières, menées par des groupes armés. Ces combattants sont le plus souvent membres de trois organisations djihadistes : Ansarul-islam, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et l’organisation Groupe Etat islamique au grand Sahara (EIGS).

En grande partie musulmane, la population comprend diverses communautés, dont les Peuls, nomades, les Sénoufos, traditionnellement cultivateurs et artisans, et les Mossis, majoritaires au centre du pays.

Comme au Mali voisin, les populations d’agriculteurs s’opposent de plus en plus violemment ces dernières années aux populations nomades peules. A l’instar du Mali, ou sévit aussi le GSIM sous la houlette du djihadiste Amadou Koufa, des attaques régulières sont attribuées aux populations peules, dont certains membres ont été enrôlés par les groupes djihadistes.

Comment ces groupes ont-ils pu se consolider dans ces deux pays frontaliers ?

Au Burkina, comme au Mali, les causes de cet enracinement des mouvements djihadistes sont locales et internationales. « Il y a évidemment des comparaisons qui sont à faire, puisque les deux pays font partie du même bloc ce qu’on appelle le G5 Sahel, explique Jonathan Piron, conseiller prospective pour Etopia, et professeur de relations internationales à Elmo, à Liège. Ils sont contigus et ils partagent des phénomènes de transhumance entre les différentes communautés qui sont concernées par les violences en cours. »

Aux facteurs de déstabilisation politique, il faut donc aussi ajouter, comme au Mali, des facteurs de déstabilisation environnementaux. « L’approche qu’on doit donc avoir sur les événements qui sont en cours dans ces pays doit être transnationale, transfrontalière et tenir compte de tous les changements qui sont en train d’affecter les différents Etats de cet espace », ajoute-t-il.

La réponse armée, par les Etats eux-mêmes ou par l’envoi de forces étrangères, ne serait pas dans ce cadre la meilleure solution, comme l’indiquait déjà la Fédération internationale des Droits de l’Homme, dans une large enquête publiée en novembre dernier.

Jonathan Piron a répondu à nos questions.

 

Il y a plusieurs facteurs responsables de ces violences, dont l’instabilité politique, ou les conditions économiques. Pourquoi y ajoutez-vous les bouleversements environnementaux et climatiques?

Jonathan Piron : Ce sont des événements qui commencent à remonter un peu plus dans les analyses. La difficulté est qu’il y a une multiplicité de causes dans l’émergence d’un conflit, et donc on ne peut pas uniquement le réduire à la cause environnementale.

Mais une détérioration environnementale, ou des changements climatiques, vont venir renforcer la déstabilisation d’une région, d’un espace, et contribuer justement à l’émergence de nouvelles formes de violences.

C’est ce qu’on rencontre notamment dans la région du Sahel : il y a eu toutes une série d’événements, comme des flux migratoires mais également des périodes d’insécurité alimentaire, qui ont été renforcées par des événements climatiques, tels que des périodes de sécheresse.

Ces événements amènent alors des populations et des communautés à rentrer dans des cycles de violence. Ce sont également des périodes dans lesquelles les mouvements djihadistes vont tirer une opportunité pour recruter des personnes, et pour amener ces différentes communautés à rentrer dans la spirale de la violence.

C’est donc la problématique qui concerne les Peuls au Mali et au Burkina?

Jonathan Piron : Lorsqu’on étudie la situation météorologique du Mali, on observe que ce qu’on appelle les isohyètes, c’est-à-dire les moyennes des précipitations, sont en train de descendre. Avec ces précipitations qui se réduisent, les périodes de sécheresses arrivent.

Elles affectent les populations peules, qui sont des communautés pastorales, et elles vont les amener à faire des transhumances désormais différentes. Elles vont également les amener à devenir des communautés sédentaires.

Ces communautés peules vont donc entrer en conflit avec des agriculteurs qui, auparavant, acceptaient beaucoup plus facilement leur passage, mais qui aujourd’hui se trouvent eux-mêmes en situation de difficulté.

Des conflits vont alors apparaître entre ces différentes communautés.

Il y a donc une situation opportuniste pour ces mouvements djihadistes, qui jouent à fond sur ces tensions environnementales, pour essayer d’asseoir leur autorité.

Les mouvements djihadistes parviennent pleinement à prendre conscience de ces différentes tensions environnementales. Ils vont déjà s’appuyer sur le contrôle des ressources pour se financer, et pour devenir des acteurs puissants.

Mais ils vont également se servir des différentes tensions liées à des enjeux environnementaux, pour recruter des combattants. Car ils arrivent à faire jouer la fibre nationaliste et religieuse, mais aussi parce qu’ils ont des moyens financiers qui permettent à certains agriculteurs de trouver simplement des fonds pour pouvoir vivre et faire vivre leurs familles. Il y a donc une situation opportuniste pour ces mouvements djihadistes, qui jouent à fond sur ces tensions environnementales, pour essayer d’asseoir leur autorité.

Ce facteur environnemental devient-il un facteur prévisionnel pour comprendre l’extension des conflits?

Jonathan Piron : Le facteur environnemental doit maintenant être intégré dans la réflexion sur les conflits, mais également dans la réflexion post-conflit. Si vous voulez obtenir un accord de paix qui va permettre à une communauté de retrouver une situation un peu plus pacifiée, vous allez devoir tenir compte des facteurs de sécheresse. Vous devrez tenir compte des mécanismes de résolution des conflits non seulement dans lesquels l’Etat va être restauré, mais également dans lesquels vous allez réfléchir sur la question du foncier, et avoir notamment une redistribution des terres qui va être beaucoup plus cohérente par rapport aux nouveaux enjeux environnementaux.

Le facteur environnemental doit maintenant être intégré justement dans la réflexion sur les conflits, mais également dans la réflexion post-conflit.

Le risque dont on doit être conscient aujourd’hui, c’est qu’avec l’aggravation des enjeux climatiques, et notamment des périodes de sécheresse plus rapprochées, il faudra réfléchir à des mécanismes de résolution des conflits qui vont devoir anticiper ces futurs chocs. Et cela pour éviter que de nouvelles déstabilisations ne viennent créer de nouvelles périodes de tensions entre communautés qui pourraient aboutir à un moment ou à un autre, à des violences qui vont devenir armées, parce que ces communautés ne sont pas parvenues à régler leurs différends de manière pacifique.

Archives : Journal télévisé 14/08/2017

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