'Schicksaltag': pourquoi le 9 novembre est un jour particulier dans l’Histoire allemande

Dans le monde entier, le 9 novembre correspond à la date de la chute du Mur de Berlin. Un événement historique : pour ceux qui l’ont connu, il y a eu un avant et un après 9-novembre. C’est aussi un événement fédérateur, qui marque l’ouverture d’un pays à la démocratie et la réconciliation d’une nation. On pourrait s’imaginer alors que les Allemands fêtent le 9 novembre comme nous le 21 juillet. Mais c’est un petit peu plus compliqué. Les Allemands ont un mot bien spécifique pour désigner le 9 novembre : 'Schicksaltag', le 'Jour du Destin'. Car depuis près de 200 ans, le sort s’obstine à marquer cette date d’événements, pas forcément joyeux.

1848 : l’exécution de Robert Blum

Tout commence en 1848, avec l’exécution de Robert Blum, un député de Francfort, meneur de la révolution contre la monarchie allemande et autrichienne. Ayant pris part à l’insurrection d’octobre 1848 à Vienne, il y est exécuté par le conseil de guerre lors de la répression, malgré son immunité parlementaire. L’événement marque la rupture entre la monarchie des Habsbourg et le parlement de Francfort, et fait de Robert Blum un martyr pour les socialistes et les communistes allemands.

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Robert Blum, par le peintre August Hunger (1845-1848). WIKIMEDIA COMMONS

1918 : la fin de la monarchie

Septante ans plus tard, les républicains tiennent leur revanche : après le soulèvement d’ouvriers à Berlin, l’empereur Guillaume II de Prusse abdique le 9 novembre 1918, en pleine Première Guerre mondiale. L’Allemagne signera l’armistice avec les Alliés deux jours plus tard, à Rethondes, en France. Entre-temps, la république de Weimar est proclamée, tandis que s’organise le mouvement spartakiste, aux idées marxistes révolutionnaires, mené par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, qui fondera le Parti communiste allemand. Mais l’euphorie sera de courte durée : après un soulèvement en janvier 1919, les spartakistes seront écrasés, et Luxemburg et Liebknecht assassinés.

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Le portrait de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sur un quai de Berlin. AFP – JOHN MACDOUGALL

1923 : premier coup d’État d’Hitler

Cinq ans après la révolution spartakiste, un putsch a lieu, mais cette fois organisé par l’extrême-droite. A Munich, plusieurs membres du parti national-socialiste (NSDAP), menés par Adolf Hitler, tentent de prendre le pouvoir par la force. Le soir du 8 novembre, dans la brasserie Bürgerbräukeller, pendant un discours du commissaire général de l’Allemagne Gustav von Kahr, Adolf Hitler fait irruption sur scène armé d’un pistolet et déclare que "la révolution nationale a éclaté" et que le gouvernement bavarois est "renversé". L’objectif : établir un nouveau gouvernement à Munich, afin d’organiser ensuite une marche sur Berlin pour renverser l’autorité fédérale. Mais les choses ne tournent pas comme Hitler l’avait prévu, et le 9 novembre au matin, il se rend compte que les forces de l’ordre et l’armée sont restées fidèles au régime. Le putsch échoue et les dirigeants du NSDAP sont arrêtés pour haute trahison. Condamné à cinq ans de prison, Adolf Hitler profitera de sa détention pour écrire son pamphlet 'Mein Kampf'.

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La brasserie munichoise où a débuté le putsch de 1923. COMMONS WIKIMEDIA

1938 : la Nuit de Cristal

Lorsque le 9 novembre frappe une nouvelle fois les mémoires allemandes, le régime nazi est bien en place. Nous sommes en 1938, et les lois antisémites se sont durcies. Les passeports des Juifs sont confisqués. Leurs biens doivent être enregistrés, et des décrets leur interdisent certaines professions. Le 7 novembre 1938, Herschel Grynzspan, un jeune Juif polonais réfugié à Paris, se rend à l’ambassade d’Allemagne avec une arme et tire sur le secrétaire Ernst vom Rath, le blessant gravement. La presse antisémite appelle à la vengeance et au pogrom contre les Juifs dès le lendemain. Le 9 novembre, des émeutes anti-juives éclatent, bien que le régime n’en revendique pas la responsabilité, parlant de "colère populaire spontanée". En réalité, les chefs régionaux de la SA ont ordonné des actes de violences et de destructions dès 22h. Synagogues incendiées, cimetières profanés, personnes humiliées et vitrines brisées : c’est la "Nuit de Cristal". Le bilan sera lourd : 267 synagogues détruites, 7500 commerces saccagés et plusieurs centaines de personnes tuées ou suicidées, selon l’historien Saul Friedländer.

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La devanture d’un magasin juif, marquée par des graffitis antisémites, à Berlin en 1938. AFP

Lorsque le Mur tombe à Berlin le 9 novembre 1989, les Allemands ont donc l’impression que le Destin s’amuse. Cette fois, le 'Schicksaltag' est un jour de fête et de rassemblement. Lorsque l’Allemagne se réunifie, certains proposent donc de choisir le 9 novembre comme jour de fête nationale… mais impossible d’effacer le lourd passé de cette date, surtout pour la communauté juive qui a encore en mémoire la Nuit de Cristal. Finalement le choix se portera sur le 3 octobre, en référence au jour effectif de la réunification. Une date qui fait bien moins d’histoire(s).

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