Sanctions économiques ou boycott ciblé: comment faire pression sur la junte birmane?

La pression internationale s’accentue sur les militaires responsables du coup d'Etat en Birmanie. L'Union européenne et les Etats-Unis viennent d’adopter de nouvelles sanctions contre la junte birmane. Des sanctions nécessaires mais pas suffisantes selon plusieurs spécialistes.

Hier, les Etats-Unis ont annoncé des sanctions contre deux leaders de la junte militaire birmane qui a renversé le gouvernement civil d'Aung San Suu Kyi, le général Maung Maung Kyaw, à la tête de l'armée de l'air, et le lieutenant-général Moe Myint Tun.

Washington promet de prendre d'autres mesures si l'armée utilise à nouveau la force contre des manifestants. " Nous n'hésiterons pas à prendre de nouvelles mesures contre ceux qui commettent des actes de violence et répriment la volonté du peuple. Nous ne faiblirons pas dans notre soutien au peuple birman ", a déclaré le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken. 

Sanctions européennes

De leurs côtés, les ministres des Affaires étrangères de l'UE ont eux aussi décidé " des sanctions ciblées contre les intérêts économiques et financiers des militaires ", a déclaré le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell.

Les 27 réclament une désescalade de la crise actuelle à travers la fin immédiate de l'état d'urgence, la restauration d'un gouvernement civil et la libération de prisonniers dont l'ex-dirigeante Aung San Suu Kyi. " Toute aide financière directe (...) aux programmes de réforme du gouvernement est suspendue ", a ajouté le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell

Ces sanctions interviennent après que l'armée birmane a eu recours aux balles en caoutchouc, au gaz lacrymogène, aux canons à eau et même parfois aux tirs à balles réelles contre les manifestants. Mais ces sanctions des puissances comme les Etats-Unis et l’Union européenne constituent-elles un réel moyen de pression sur la junte birmane?

Gel des avoirs

Pour Philippe Hensmans, Directeur d’Amnesty International Belgique, la saisie des biens des militaires peut avoir un effet réel de pression sur ceux-ci pour les empêcher de bénéficier de ces richesses. " Parce que, en général, dans ce genre de régime, on ne garde pas l’argent dans le pays lui-même, on le place ailleurs."

Mais pour Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse associée au centre Asie de l’IFRI, l’Institut français des relations internationales, les effets d’une telle mesure pourraient être limités. " La junte ne dispose pas de beaucoup d’argent en Europe parce que, précisément, elle craint les mesures européennes de rétorsion. Leur argent se trouve plutôt en Asie du Sud-Est, vers Singapour. Les militaires investissent à partir de Singapour sur d’autres places économiques et financières. C’est d’ailleurs tout le paradoxe car même si nous, Européens, nous mettons en place des sanctions, et même des sanctions ciblées, en fait, ces sanctions auront très peu d’impact. " 

La junte ne dispose pas de beaucoup d’argent en Europe parce que, précisément, elle craint les mesures européennes de rétorsion.

Pour cette chercheuse, le vrai levier, ce sont les relations commerciales puisque l’Union européenne est le troisième partenaire commercial de la Birmanie. " Mais là précisément le risque est que cela touche précisément d’abord la population des usines donc il faut être assez prudent. " Car, au final, le risque est que ce soit la population elle-même qui en fasse les frais ?

Peser le " pour " et le " contre "

C’est effectivement le risque " reconnaît Philippe Hensmans d’Amnesty international, il faut prendre des mesures mais il faut bien faire attention à ce qu’on fait. " Il ne faudrait pas que ces sanctions économiques occasionnent plus de retombées négatives sur la population sans atteindre le régime et les militaires. Il faut toujours soupeser le " pour " et le " contre " et mesurer l’impact que ce type de mesures peut entrainer. "

Selon lui, il existe des mesures intermédiaires qui ne nécessitent pas d’embargo total et qui permettent d’avoir une réponse plus ciblée sur les responsables de la junte. " Il faut que les entreprises qui investissent là-bas reconnaissent leur responsabilité sociale et fassent attention à ne pas collaborer avec le régime. Il faut faire une analyse très fine de la situation de chacune des entreprises. " 

Privilégier les entreprises civiles

Un avis que partage totalement Gaëtan Vanloqueren, spécialiste de la Birmanie et professeur invité à l’Ichec en économie du développement. " Les entreprises peuvent par exemple cesser une relation avec une entreprise détenue par les militaires birmans pour privilégier une entreprise civile. L’exemple le plus remarquable est celui de l’entreprise maritime de porte-conteneurs Maersk. Cette entreprise internationale a arrêté en novembre 2020 de travailler avec un port militaire pour travailler avec un port civil en Birmanie. C’est l’exemple à suivre si on veut promouvoir la démocratie et les droits humains dans ce pays. "

Ce professeur rappelle que l’Europe a exporté pour 200 millions d’équipements et de services vers la Birmanie entre 2016 et 2018. Pour lui, il faut arrêter cela aujourd’hui. " Il faut que les différentes marques en Birmanie comme C&A, Adidas et d’autres protègent leurs travailleurs et refusent de licencier ceux qui participent au mouvement de désobéissance civile. Ce serait un geste concret que des entreprises occidentales peuvent prendre pour dénoncer le coup d’Etat et ne pas empêcher leurs travailleurs de prendre part au mouvement de désobéissance civile qui a lieu actuellement dans ce pays. "

Sanctions et boycott

Gaetan Vanloqueren rappelle également l’exemple de l’Apartheid et du boycott des produits sud-africains dans les années 1980. " Ce boycott a eu pour effet d’impacter négativement les acteurs économiques et de forcer le gouvernement à entamer des discussions avec Nelson Mandela. "

Selon lui, différents acteurs en dehors de la Birmanie ont la possibilité aujourd’hui de soutenir le mouvement de désobéissance civile. " C’est ce que demandent les Birmans qui appellent les entreprises internationales et les Etats à rejoindre aujourd’hui ce mouvement. On est face à quelques conglomérats industriels que l’on peut cibler très facilement. " 

Sur le même sujet: JT 20/02/2021

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK