Sanctions américaines sur l'Iran: "C'est un acte de guerre vis-à-vis du peuple iranien"

Les sanctions commerciales envers l’Iran sont illégitimes vis-à-vis du droit, un acte opportuniste pour renforcer les intérêts géopolitiques américains face à la Chine et même face à l’Europe. C’est en substance ce qu’explique Pierre Defraigne, économiste, spécialiste des questions européennes et directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe. Ce mercredi matin, il était au micro de Pierre-Yves Meugens dans le Plus de Matin Première.

En Belgique, les exportations vers l'Iran avaient augmenté de 20% en un an. Plusieurs centaines, grandes entreprises ou PME, avait profité de l'ouverture de ce marché en 2016. A l'époque, l'accord sur le nucléaire venait d'être signé, et les sanctions économiques américaines avaient été levées par Barack Obama.

Les USA, profiteurs du commerce international 

Changement de décor aujourd’hui avec une première salve de sanctions commerciales remises en œuvre par l’administration Trump, qui en annonce de plus dures encore pour la fin de l’année 2018. Pour Pierre Defraigne, "c’est une politique opportuniste" : "On utilise le commerce pour régler un problème géopolitique, c’est un acte d’hostilité vis-à-vis de l’Iran, en rupture avec un accord qui avait reçu l’aval des Nations unies." 

Pour décrire cet acte unilatéral américain, Pierre Defraigne parle même "d’un acte de guerre vis-à-vis du peuple iranien", commis par les Etats-Unis. Pour l’économiste, la gravité d’une telle mesure lui enlève toute légitimité : "Ce n’est pas fondé en droit puisque le contexte multilatéral exclut la possibilité pour les Américains de faire ce qu’ils font."

"L’Amérique persiste […] à reconstruire le système multilatéral à sa guise pour y retrouver de meilleurs avantages pour ces entreprises." Selon Pierre Defraigne, il n’y a aucun doute là-dessus : "Le fond de la politique américaine aujourd’hui est de contenir la Chine, qui est le problème numéro 1 des États-Unis."

C’est un véritable chantage auquel se livrent aujourd’hui les États-Unis

Transactions financières, matières premières, automobile, aviation commerciale : les secteurs concernés par le boycott américain ont fait plier de nombreuses entreprises européennes. "Pour la plupart des entreprises, qui ont des intérêts aux États-Unis, le choix est vite fait." L’Allemand Daimler, numéro un mondial de la voiture haut de gamme et des camions, a ainsi annoncé ce mardi "cesser jusqu'à nouvel ordre" ses activités en Iran.

"On ne se soucie pas trop de ce que pensent les Européens", analyse Pierre Defraigne. "On leur inflige […] les retombées très négatives du retrait américain de l’accord sur l’Iran." Les Européens "qui ne paient pas leurs quotes-parts à l’OTAN et qui ont un surplus commercial important sur les États-Unis" ne sont pas en position de force. Et le directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe de conclure : "C’est un véritable chantage auquel se livrent aujourd’hui les États-Unis."

Quelle marge de manœuvre pour l’Union européenne ?

Pour Pierre Defraigne, le message des dirigeants européens est ambigu car nos représentants "à la fois condamnent et demandent une exemption pour mettre les entreprises européennes l’abri des retombées négatives de ce retrait unilatéral."

Quant à la Commission, "elle, a imaginé une parade juridique qui est de remettre en vigueur une loi qui n’a jamais servi, la loi de blocage", qui permet à nos entreprises d’avoir une certaine marge de sécurité juridique. Mais, "c’est un paratonnerre dont tout le monde s’accorde à dire qu’il est plus virtuel que réel."

Le moment est-il venu pour un rapprochement Europe-Chine ?

Européens et Chinois sont d’accord sur une chose au moins : "Nous avons en commun le souci de l’accès aux marchés tels qu’ils sont ouverts aujourd’hui." Mais, l’UE est en opposition avec la Chine, qui a "un souci légitime de garder une politique industrielle qui donne un avantage à ses entreprises aux dépens des entreprises de pays tiers." Des questions qui ne pourront se régler "qu’avec l’appui des États-Unis".

En résumé, "c’est un nœud très complexe qui a des aspects géopolitiques, des aspects commerciaux, des aspects opportunistes et des aspects de traîne de long terme." Pour l’économiste, cette question est  représentative de "la complexité du monde de l’interdépendance que nous vivons." 

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