Sahel : les populations craignent plus les bavures des forces de protection que les attaques djihadistes

Huit années d’intervention militaire anti-djihadiste dans trois pays du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) n’ont pas réussi à éliminer les groupes violents de la région, ils auraient plutôt tendance à se renforcer. Le constat d’échec est largement partagé.

Un groupe de plusieurs dizaines d’organisations de terrain demande aujourd’hui que l’on change radicalement de stratégie dans la région. La Coalition citoyenne pour le Sahel fait le constat cruel que, l’année passée, davantage de civils ont été tués ou blessés par les forces de sécurité que par les groupes djihadistes.

Privilégier la protection des civils

Elle appelle à une vision qui "privilégie la protection des civils, le dialogue entre toutes les parties au conflit, la lutte contre la corruption, l’amélioration de l’accès à l’aide humanitaire et la lutte contre l’impunité." C’est l’objet du rapport publié par cette Coalition qui regroupe une cinquantaine d’organisations de la société civile sahéliennes, soutenues par des organisations internationales.

Combien d’écoles ou de centres de santé ont-ils pu être rouverts grâce à l’intervention militaire ? Les populations peuvent-elles accéder désormais à leurs champs pour les cultiver, ou aux pâturages pour élever leur bétail ?

"L’approche actuelle a échoué à endiguer les attaques des groupes dits terroristes. Elles ont presque doublé chaque année depuis 2016", constate Niagale Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network. Pour placer les populations civiles au centre de l’action militaire, il faut selon elle inverser la perspective : "les succès dans les opérations militaires, égrainés au fil des communiqués officiels, sont centrés sur la neutralisation de terroristes ou sur les saisies de matériel. Dans certains cas, sur le nombre de forces de sécurité qui ont été formées au combat. Nous estimons que la mesure de succès doit absolument changer. Il est indispensable d’évaluer les opérations en répondant à d’autres questions. Combien d’écoles ou de centres de santé ont-ils pu être rouverts grâce à l’intervention militaire ? Les populations peuvent-elles accéder désormais à leurs champs pour les cultiver, ou aux pâturages pour élever leur bétail ? L’accès des populations aux marchés dans les villages voisins a-t-il été libéré ? Des opérations ont-elles permis le retour sûr, volontaire et informé des populations réfugiées ou déplacées ? C’est à ce changement de focale que nous appelons."

Depuis la première intervention militaire française au Mali en 2013, la communauté internationale multiplie les interventions militaires dans la région :

  • la Minusma, la mission de l’ONU au Mali, avec 14.500 militaires et policiers (dont une petite centaine de Belges),
  • la force française Barkhane (5100 hommes dans la région),
  • le G5 Sahel, formé de soldats issus de cinq pays (Mali, Niger, Tchad, Mauritanie, Burkina Faso),
  • la force européenne Takuba, groupement de forces spéciales européennes destiné à accompagner les militaires maliens (trois officiers belges en font partie).

Formateurs belges

L’armée belge dispense également des formations militaires dans la région. La mission européenne de formation des forces armées maliennes (EUTM-Mali) compte une douzaine de Belges. Nonante autres sont au Niger pour former des unités de l’armée nigérienne à combattre les groupes djihadistes.

Malgré ces déploiements de force, les franchises des groupes Etat Islamique et Al-Qaïda se sont multipliées au Sahel. Sans formellement contrôler de territoire, elles font la pluie et le beau temps dans les espaces désertiques délaissés par les Etats centraux. En France, cet effort militaire de longue haleine au Sahel suscite des interrogations croissantes, notamment dans l’opinion, alors que 50 soldats ont été tués au combat depuis 2013.

La confiance est rompue

Le rapport de la Coalition citoyenne pour le Sahel souligne que la multiplication des bavures ou des exactions commises par des militaires ont rompu la confiance de la population. Au cours des dernières semaines, plusieurs soldats tchadiens ont été arrêtés au Niger pour le viol de civils, dont une fille de 11 ans. Un rapport des Nations unies fait état de la mort de 19 civils dans une frappe aérienne française au Mali, en janvier 2021. La France continue de nier la réalité de cette bavure. Plus de 200 civils ont été tués en l’espace d’une semaine dans des attaques de villages dans les régions frontalières du Niger.

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Manifestation d’hostilité contre l’intervention française au Mali, en janvier 2020. © ANNIE RISEMBERG / AFP

"Plus de civils ont été tués l’année dernière au Sahel par ceux qui sont censés les protéger des attaques djihadistes que par les djihadistes eux-mêmes. C’est le facteur de recrutement le plus efficace que les extrémistes puissent espérer", déplore l’ancien ministre sénégalais Abdoulaye Bathily.

Quand Barkhane vient au Mali, la jeunesse militante sort pour dire non à l’invasion de la France

Il ne faut dès lors pas s’étonner des manifestations d’hostilité des populations contre les forces de sécurité nationales ou internationales. Assitan Diallo, la présidente de l’Association des Femmes Africaines pour la Recherche et le Développement raconte que "quand Barkhane vient au Mali, les partis politiques et la jeunesse militante sortent pour dire 'non à l’invasion de la France'. A Gao, les jeunes s’arment de cailloux et de bâton pour attaquer la Minusma. Pour une meilleure compréhension, il faut que cette population perçoive la main tendue comme une main amicale, et qu’elle se perçoive comme la priorité au centre des actions de maintien de la paix."

Pour Niagale Bagayoko, la première étape, c’est de "rendre hommage dans les communications officielles à toutes les victimes civiles des conflits. Il faut ensuite assurer la collecte de données fiables sur les violences armées contre les civils. Il s’agit aussi de mettre en place des mécanismes de suivi des dommages causés aux civils."

"On ne peut pas raser la tête de quelqu’un en son absence"

Les Bambaras, une ethnie du Mali, disent : "on ne peut pas raser la tête de quelqu’un en son absence". Assitan Diallo estime qu’il faut "renouveler le contrat avec les partenaires qui viennent pour nous aider. Cela nous évitera cette crise de confiance."

"Notre rapport apporte des preuves de l’échec du tout militaire, ajoute Assitan Diallo. Nous soulignons la nécessité d’une meilleure vision qui privilège est les besoins de la population, qui met l’accent sur les capacités de résilience, sur les ressources au niveau communautaire et personnel de la population. Une population responsabilisée devient partie prenante de son destin."

Pas d’appel au départ des forces de protection

Malgré son bilan très sombre de l’action militaire depuis huit ans, la Coalition citoyenne ne demande pas le départ des forces de protection étrangères. "La question n’est pas de dire que les interventions militaires ont échoué, mais qu’elles n’ont pas été efficaces pour protéger les civils", explique Gilles YABI, expert du centre de recherche WATHI. "La réponse n’est pas le départ des forces étrangères, ce n’est pas réaliste. Ce qui est important, c’est la capacité à protéger les civils par les forces étrangères et nationales. L’effort doit concerner l’ensemble de l’appareil de sécurité, y compris la justice pour s’assurer qu’on a cette capacité à protéger les civils et à lutter contre l’impunité."

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