Génocide rwandais: Paris représenté par son ambassadeur aux cérémonies

"L'ambassadeur sera présent à la cérémonie présidée par Paul Kagame", a indiqué le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères Romain Nadal, en précisant qu'il n'avait "jamais été question d'un boycott des cérémonies" après les déclarations du président rwandais accusant Paris d'avoir "participé" au génocide de 1994.

Samedi, la France avait dit "regretter de ne pouvoir prendre part aux commémorations" et annulé le voyage prévu à Kigali de la ministre de la Justice.

Le président rwandais Paul Kagame l'avait une nouvelle fois accusée de "participation" à l'"exécution" du génocide de 1994, dans une interview accordée à l'hebdomadaire Jeune Afrique. Évoquant la question des responsabilités, le président rwandais y dénonçait le "rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même".

"Aucun changement de programme" pour la Belgique

Le ministre belge des affaires étrangères Didier Reynders a rejeté ces accusations dimanche matin à l'aéroport de Melsbroek, au moment de son départ pour le Rwanda avec la délégation belge.

"Je comprends la réaction française, puisque la France est accusée d'avoir participé activement au génocide y compris sur le plan militaire", a déclaré Didier Reynders au micro d'Aline Wavreille dimanche matin au moment de s'embarquer pour Kigali. "C'est un vieux débat. Paul Kagame parle de 'préparation politique au génocide'... Tout cela a été examiné en long et en large par une commission d'enquête en Belgique et à l'époque les conclusions étaient très claires: la préparation du génocide est due à des groupes extrémistes au Rwanda même", a-t-il continué.

"Nous n'allons pas rendre hommage à un gouvernement rwandais actuel"

Didier Reynders a ajouté que "cela dit, ce que nous allons faire au Rwanda, c'est commémorer un génocide, c'est-à-dire rappeler la mémoire des victimes, de leurs familles, en ce compris d'ailleurs, les familles et les victimes belges, des compatriotes militaires ou civils, qui sont tombés sur place. C'est ça le sens de notre démarche".

"Nous n'allons pas rendre hommage à un gouvernement rwandais actuel", a-t-il aussi déclaré en précisant qu'en ce qui le concerne, il souhaite "vraiment être sur place à Kigali car c'est la seule façon de vraiment rendre hommage aux victimes, notamment les paras belges. Quand on voit les lieux où ils ont passé leurs dernières heures, on a un peu plus de proximité avec eux."

Didier Reynders considère encore que "ce n'était pas utile de faire ces déclarations à la veille des commémorations". Il ajoute: "Il y a eu tout un travail de réconciliation fait par plusieurs pays. On ne peut pas empêcher le choix des propos tenus par un président, mais cela n'empêche pas non plus que nous continuerons d'avoir un avis très clair sur ce qui se passe aujourd'hui dans la région. Il faut continuer à travailler à l'apaisement notamment à l'est du Congo en demandant à tous les pays voisins de participer à la solution."

Une délégation belge d'une centaine de personnes

Dimanche matin, le Premier ministre Elio Di Rupo avait lui aussi fait le déplacement jusqu'à Melsbroek pour saluer les familles des paras juste avant leur départ.

Au nom du gouvernement, il a exprimé sa "profonde solidarité envers les familles des victimes", lors d'un discours prononcé à l'aéroport militaire. "Ils ont payé très cher leur dévouement et leur générosité", a-t-il ajouté en soulignant que le gouvernement tenait à perpétuer leur souvenir et leur courage.

La délégation qui a embarqué à bord de l'avion comprend les deux ministres qui vont représenter notre pays à Kigali : le ministre des affaires étrangères Didier Reynders, et Jean-Pascal Labille, le ministre de la coopération au développement. Ils sont accompagnés par les familles des dix paracommandos belges tués le 7 avril 1994. Présentes aussi : des familles de civils belges assassinés au Rwanda, ils étaient au nombre de douze. Des ONG sont aussi du voyage, elles transportent dans les soutes de l'appareil du matériel à destination de la Région des Grands Lacs. En tout, c'est une centaine de personnes qui s'envole pour Kigali.

Elio Di Rupo et le ministre de la Défense Pieter De Crem participeront pour leur part à la cérémonie de commémoration à l'occasion de la journée d'hommage aux soldats belges morts au service de la paix, qui se déroulera lundi à 11h00 à la tombe du Soldat inconnu à Bruxelles.

Kigali se prépare aux commémorations

Elles se dérouleront en deux temps : lundi au Stade Amahoro, pour une grande cérémonie en hommage aux victimes rwandaises. Le lendemain matin, mardi, la délégation se rendra au Camp Kigali pour se recueillir là où les dix paras belges ont été assassinés. Les autorités rwandaises seront présentes. Il y a aura des discours. Une minute de silence sera observée.

La flamme du souvenir qui parcourt le pays depuis plusieurs semaines est arrivée à l'école technique de Kitchoukiro de Kigali. C'est là qu'au début du génocide, les Casques bleus belges de la mission de l'ONU sont venus pour évacuer les ressortissants belges. Mais ils ont dû abandonner à leur sort 2000 Tutsis, qui seront massacrés par les extrémistes Hutus. Une centaine seulement a survécu.

A l'entrée de la flamme dans l'enceinte de l'école ont succédé des témoignages, ceux de rescapés mais aussi de génocidaires repentis, puis les chants des enfants... La flamme du souvenir et de la vie prendra ensuite le chemin du mémorial situé à Kigali où auront lieu lundi les cérémonies en présence des délégations étrangères.

"La Belgique et la France servent d'exutoire à Paul Kagamé"

Pour le sociologue André Guichaoua, spécialiste du Rwanda et témoin-expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) d'Arusha (Tanzanie), Paul Kagame, par ses propos, "se moque des avancées comme des usages diplomatiques".

L'expert relève par ailleurs que "les derniers mois ont été marqués par d'importants revers diplomatiques et politiques rwandais". "On peut se demander si la France et la Belgique, étonnamment associée à ces graves accusations en tant qu'ex-puissances tutélaires, ne servent pas d'exutoires à l'expression d'une animosité plus profonde du chef de l'État rwandais vis-à-vis de bien d'autres pays et institutions internationales qui n'hésitent plus à mettre en cause sa gouvernance autoritaire personnelle et ses interventions à l'extérieur du pays".

Cette nouvelle "sortie" du président Kagame survient en effet alors qu'"il est actuellement en position délicate vis-à-vis de ses alliés traditionnels (Etats-Unis, Afrique du sud...) en raison du 'traitement' de ses opposants", abonde Antoine Glaser, expert des relations franco-africaines et auteur de "AfricaFrance - Quand les dirigeants africains deviennent maîtres du jeu" aux éditions Fayard.

Après avoir bénéficié depuis le génocide d'une forme de "diplomatie dérogatoire en matière de démocratie et de droits de l'homme", selon les termes d'André Guichaoua, Paul Kagame a été sévèrement critiqué ces derniers mois pour son rôle jugé déstabilisateur dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), et plus récemment pour son implication supposée dans l'élimination d'opposants en exil.

Par ailleurs, estime Antoine Glaser, Paul Kagamé, qui avait adressé une invitation personnelle à son homologue français François Hollande, n'était "sans doute pas très heureux que le chef de l'État français se fasse représenter par sa ministre de la Justice".

Patrick Bartholomé avec Aline Wavreille, Julien Bader et Maryse Jacob et Belga

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