Russie: des élections régionales hantées par l'ombre d'Alexandre Navalny

L'opposition mise sur la stratégie du vote intelligent.
L'opposition mise sur la stratégie du vote intelligent. - © ALEXANDER NEMENOV - AFP

Aujourd'hui en Russie, il faut être très courageux pour oser contrer le Kremlin, et son parti "Russie unie". La tentative d'empoisonnement de l'opposant Alexeï Navalny, qui dénonce la corruption des élites politiques, galvanise cependant les candidats de l'opposition aux élections régionales qui se tiennent pendant 3 jours, et s'achèvent ce dimanche.

L'effervescence est particulièrement grande en Sibérie, et notamment à Tomsk, une ville de 600.000 habitants. C'est dans cette ville qu'Alexeï Navalny a probablement été empoisonné au Novitchok, le 19 aout, à l'issue d'une tournée originale. Pas de rassemblement public, pas de conférence, toujours soumises à des annulations de dernière minutes sous des prétextes divers, mais des vidéos tournées par une équipe, et diffusées sur le site Internet de la télévision indépendante TV2 (fermée en 2015 par le pouvoir, mais qui continue à diffuser via son site.)

C’est à Tomsk, après un tournage discret sur la corruption des députés locaux, membres de " Russie Unie ", le parti du pouvoir, qu’Alexeï Navalny est tombé dans le coma, après avoir bu un thé à l’aéroport. Dans son ultime vidéo, vue par 3,7 millions d’internautes, Navalny dénonce la confiscation des principaux services publics de la ville par ces députés et leur famille.

L’enjeu de ces élections ? Pouvoir mettre son nez dans les " magouilles locales "

Les électeurs sont appelés à élire leurs gouverneurs, et les membres d’assemblées régionales ou municipales. Ce qui donne bien sûr l’occasion de mettre le nez dans certaines " affaires " . Être membre de la Douma municipale pourrait permettre à des députés de l’opposition d’avoir accès à des documents prouvant le népotisme, la corruption ou les pots de vin.

Pour Aude Merlin, professeure à l’ULB " Ces élections ont un sens : la Russie est immense et très diversifiée, les élections sont l’occasion pour le pouvoir de prendre le pouls de la société et de l’électorat, et aussi de faire le bilan du travail de l’élite locale. C’est aussi un moyen de cultiver une pépinière de futures élites politiques. Mais il y aussi le contexte et l’actualité . On est dans un moment assez fébrile, avec la mobilisation qui ne faiblit pas en Belarus (Biélorussie), avec une partie de la population russe qui les soutient sur les réseaux sociaux. Dans l’extrême orient russe il y a également des manifestations qui ne faiblissent pas à Khabarovsk, (où des dizaines de milliers de personnes manifestent chaque semaine contre l’arrestation de leur gouverneur, qui avait été élu il y a 2 ans contre le candidat du Kremlin, et puis bien sûr l’empoisonnement de Navalny, qui était venu soutenir les candidats de son mouvement, la " Fondation contre la corruption "

La tentative d’empoisonnement d’Alexeï Navalny semble plutôt avoir galvanisé ses partisans , surtout parmi les jeunes.

Alexeï  Navalny prône la stratégie du " vote intelligent ". L’électeur est appelé à voter pour le candidat le mieux placé pour faire tomber celui du pouvoir. Une stratégie de jeu d’échec qui a fait ses preuves l’été dernier à Moscou, où " Russie unie ", le parti de Poutine, a perdu de nombreux sièges, au profit du parti communiste.

Bien sûr, il faudra voir comment seront décomptés les votes. Dans un éditorial ce matin, le journal d’opposition Novaïa Gazeta écritdans les démocraties, on attend avec impatience le résultat des élections, dans les régimes autoritaires, la politique commence le lendemain ! " Pour Aude Merlin, si la population a le sentiment de très grands fraudes, les gens risquent de descendre dans la rue.

Le Kremlin brouille les pistes

Mais l’opposition soupçonne le Kremlin d’avoir créé des " partis de paille ", pour diviser l’électorat et éparpiller les votes. De nouveaux partis sont soupçonnés d’être manipulés en sous-main, comme certaines formations conservatrices, prônant l’entreprenariat ou l’écologie.

" C’est une nouvelle stratégie du pouvoir, explique Aude Merlin. Avant, on avait le monolithe du parti "  Russie Unie " du Kremlin. La nouvelle tactique est de créer une déclinaison de partis avec des noms différents, mais qui sont en réalité loyaux à " Russie unie " et au Kremlin. ".

Le Tsar de la corruption

La popularité de Vladimir Poutine est passé sous le seuil des 30% d’opinions favorables. L’inoxydable chef du Kremlin pâtit des accusations de corruption. Selon Alexandre Navalny, ce sont 50 milliards de dollars qui sont chaque année détournés des caisses de l’Etat. Dans une interview à la BBC, il qualifie Poutine de " tsar de la corruption ".

Les Russes n’ont pas avalé non plus la réforme des retraites en 2018. Staline avait fixé l’âge de la retraite à 55 ans pour les femmes et 60 ans pour les hommes.

Depuis 2019, le seuil de départ pour les hommes a été fixé à 65 ans d’ici 2028, et 63 ans pour les femmes en 2034. Soit 8 années de plus pour les femmes, 5 pour les hommes. Cette réforme est extrêmement impopulaire.

Ces élections seront-elles un test de popularité pour le président russe. " Certes, reconnait Aude Merlin, c’est une photographie, mais qui est biaisée par les consignes de vote données par l’administration aux électeurs ; Parmi les fonctionnaires, les directeurs d’école, les chefs des entreprises d’Etat, certains somment les électeurs de photographier leur bulletin de vote dans l’isoloir avant de le glisser dans l’urne, pour eux mêmes envoyer un message de " bons élèves " au degré supérieur, et au total pour alimenter la machine à " faire du chiffre ". Et en aval évidemment, on ne sait pas comment les urnes seront dépouillées. "

 

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