Russie: dans un mois, un scrutin test pour le parti de Poutine

les partis de l'opposition libérale et démocrate, tels Parnas risquent encore de ne pas franchir la barre des 5% nécessaires pour entrer à la douma fédérale.
les partis de l'opposition libérale et démocrate, tels Parnas risquent encore de ne pas franchir la barre des 5% nécessaires pour entrer à la douma fédérale. - © ALEKSEY NIKOLSKY - AFP

Le 18 septembre, les Russes se rendront aux urnes pour élire les 450 députés de la Douma, la chambre basse du parlement. Cette élection aurait du se tenir en décembre, mais elle a été avancée pour coïncider avec plusieurs élections locales et municipales. Une façon pour le pouvoir d'éviter le taux d'abstention pharamineux de 79% des élections locales de 2014. Une façon aussi d'avoir une assemblée qui votera et appliquera le budget 2017. Ce n'est pas anodin dans un pays qui connait sa plus longue récession depuis les années 90.

Vladimir Poutine ne risque rien, personnellement. Il affrontera le scrutin en 2018, année importante pour la Russie avec l'organisation de la coupe du monde de football. Mais son parti, Russie Unie, risque un vote-sanction. Déjà en 2011, et malgré les fraudes électorales, le parti du pouvoir avait subi un recul, perdant 15 points, pour tomber à 49 % des voix.

Un recul qui avait profité aux trois partis d'opposition parlementaire, le Parti communiste (progrès de plus de 8 points, 19%), le parti proche du pouvoir Russie Juste (+6 points, 13,24%) et le parti libéral-démocrate de l'ultranationaliste Vladimir Jirinovski (+3,5 points, 11%). L'assemblée élue fin 2011 était d'emblée impopulaire et discréditée, dans le contexte des grandes mobilisations -à Moscou essentiellement- contre la fraude électorale, la corruption et la réélection annoncée de Vladimir Poutine.

De plus, le système parlementaire multipartite n'a que 23 ans en Russie, et les représentants de la Douma n'ont pas de légitimité en tant que tels, elle est largement définie par leurs ancrages et réseaux locaux. Considérée comme une simple courroie de transmission des volontés du pouvoir exécutif, la Douma n'exerce que peu son droit d'initiative législative, sauf sur des thèmes secondaires et qui apportent de la visibilité individuelle, comme la loi homophobe de juin 2013 portée par Elena Mizoulina. La loi interdit la "promotion de relation sexuelle non traditionnelle auprès des mineurs", elle a été votée à l'unanimité moins une voix.

Une assemblée aux ordres

En général, les partis dits d'opposition ne contrarient pas le pouvoir, l'opposition du Parti communiste peut se résumer au fait qu'il refuse de voter le budget. Pour le député d'opposition Guennadi Goudkov, "les projets, la stratégie, la tactique, tout ça reste en dehors de la Douma, qui ne reçoit plus que des décisions politiques toutes faites". Autre député frondeur, Ilya Ponomarev. Seul à avoir voté contre la rattachement de la Crimée, il s'est exilé aux États-Unis et vu son absentéisme, a été déchu de son mandat par ses ex-collègues.   

Pour l'essentiel, les députés ont voté des textes qui répondaient aux vœux de Vladimir Poutine et ils ont entériné quantité de mesures qui restreignent l'exercice des libertés fondamentales : législation plus sévère sur les manifestations, loi sur les associations contraintes de se déclarer  "agents de l'étranger" si elles bénéficient de subsides internationaux, contrôle de l'internet, répression aggravée de l'"extrémisme".

Contrôle renforcé au nom de la lutte contre le terrorisme

Juste avant de se séparer, la sixième Douma a également adopté un ensemble de mesures justifié au nom de la lutte contre le terrorisme. Elles introduisent l'emprisonnement à vie pour les coupables d'actes terroristes, elles sanctionnent la non-délation dans certains cas, elles aggravent les peines d'emprisonnement pour extrémisme et incitation au renversement de l'état. La majorité pénale est abaissée à 14 ans. Le contrôle sur les serveurs informatiques et les opérateurs de téléphonie est encore renforcé: les serveurs devront transmettre aux services de l'état la possibilité de décrypter des messageries codées. De leur côté, les opérateurs téléphoniques devront à eux conserver données et métadonnées jusqu'à trois ans. Ces mesures sont la suite de l'attentat du 31 octobre 2015 contre un avion russe qui survolait le Sinaï, attentat qui a fait 224 morts, et la conséquence de l'intervention militaire russe en Syrie.

L'opposition extra-parlementaire décimée

La plupart des chefs de la contestation citoyenne de l'hiver 2011-2012 ont été mis hors jeu: condamnés en justice comme Alexei Navalny, assassinés comme Boris Nemstov, en exil, comme Garry Kasparov ou discrédités à coup de vidéo de scandales sexuels, quand ils ne s'entredéchirent pas. L'arsenal réprimant les manifestations non-autorisées, le contrôle des blogueurs et des médias, tout cela n'augure pas d'une nouvelle vague de grandes manifestations. Les partis de l'opposition libérale et démocrate, tels Parnas (Mikhaïl Kassianov, feu Boris Nemstov) et Iabloko (Grigori Iavlinski) risquent encore de ne pas franchir la barre des 5% nécessaires pour entrer à la douma fédérale.

La Crimée, la Syrie, la crise

Le rattachement de la Crimée à la Fédération russe, le 24 mars 2014 avait été approuvé par la Douma à l'unanimité moins une voix. Un consensus patriotique s'est mis en place. Mais de mois en mois, l'impact de la crise économique et des sanctions et contre sanctions se sont imposés. L'engagement militaire russe en Syrie n'a pas eu le même effet galvanisant. La réalité est là: la Russie connait sa plus longue période de récession depuis les années 90. Le taux de pauvreté est remonté à 20%, l'économie tourne au ralenti, les faibles prix du pétrole et la dépréciation du rouble plombent le pouvoir d'achat. En deux ans, les salaires ont reculé de 10%. Comment cette morosité générale se traduira-t-elle dans les urnes ? Impossible de le prévoir. 

Un scrutin important avant l'échéance de 2018

Ce scrutin sera-t-il difficile pour Vladimir Poutine ? Sa cote personnelle est toujours très élevée, supérieure à 80%. Le parti du pouvoir risque-t-il un taux d'abstention record ou un vote protestataire qui se reporterait sur l'opposition parlementaire ? Difficile à dire. Mais le Kremlin a pris plusieurs mesures pour faire le ménage dans les régions, remplacer des gouverneurs contestés (à Sébastopol en Crimée) ou impliqués dans des scandales de corruption (région de Kirov), et ainsi couper l'herbe sous le pied des mécontents.

Quant au scrutin lui-même, plus question de laisser pénétrer dans les bureaux de vote des journalistes qui n'auront pas été préalablement accrédités. L'ONG "Golos" ("La Voix"), qui avait déployé des centaines de militants bénévoles pour surveiller les opérations de vote en 2011 et 2012 a été tout simplement interdite, pour non-respect de la loi sur les associations "agents de l'étranger". Mais il reste aussi l'imprévisible menace des attentats terroristes ou d'une nouvelle montée des tensions en Crimée et avec l'Ukraine. Dans ces cas-là, on sait que l'opinion publique se ressoude, fut-ce momentanément, derrière le pouvoir établi.

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