Russie 1917-2017: qu'est devenu l'esprit révolutionnaire?

Russie 1917-2017: qu'est devenu l'esprit révolutionnaire?
6 images
Russie 1917-2017: qu'est devenu l'esprit révolutionnaire? - © RTBF

Un bâtiment comme tant d'autres au centre de Moscou. Une toute petite pièce au bout d'un couloir. Voilà le siège de la plus ancienne ONG russe, la plus célèbre et la plus respectée aussi: le comité des mères de soldats russes. Valentina Menilkova en est la présidente et n'a pas peur d’égratigner le Kremlin.

“A mon avis la Russie n’avait pas le droit d’entamer ce conflit en Ukraine, comme elle n'avait pas le droit d’annexer la Crimée. Heureusement, en Crimée, les choses se sont bien passées dans le sens où il n’y a pas eu de bataille. Et la Russie n’avait pas le droit d’envoyer ses militaires dans le Donbas. C’est un exemple d’utilisation de l’armée interdit par la Convention de Genève. C’est exactement comme au temps de l’Union Soviétique où l’armée ne s’estimait pas responsable de la vie de ses soldats. Voilà la tragédie du moment."

"Une seule personne prend les décisions importantes, on n'a plus de Parlement, plus d’opinion publique. Le président Poutine pourrait même prendre la décision de se lancer dans une nouvelle guerre, mais je ne pense pas qu’il le fera. Le problème c’est sa conscience. Il ne se rend pas à compte à quel point ces guerres sont horribles. Qu’est ce que je peux vous dire? Le KGB, c’est le KGB.”

Des critiques ouvertes à l'encontre du président, un discours devenu très rare dans la Russie de 2017. Le 7 novembre, date de la célèbre prise du Palais d’Hiver par les Bolcheviques, ce même pouvoir russe concentré dans les mains du président doit commémorer les 100 ans de la révolution. Commémorer une révolution sans prendre le risque d’encourager des idées révolutionnaires : la tâche est ardue et les autorités du pays comptent s’en acquitter en faisant le minimum.

Une révolution qui divise toujours

Hormis des colloques académiques peu d’événements sont prévus pour commémorer cette date du 7 novembre. Aujourd’hui, en Russie on préfère célébrer le 9 mai, date de la victoire de l’URSS de Staline sur l’Allemagne nazie en 1945, comme nous l'explique Artem Sokolov, historien, membre d'un groupe de recherche basé à Moscou.

“Je crois que le pouvoir actuel ne sait pas comment organiser des événements publics où tout le monde peut participer. C’est pour ça qu’il monte ça à l’échelle professionnelle, dans le cadre académique. Parce que, oui le pouvoir n’a pas trouvé une façon de l’organiser pour tout le monde”

Il est intéressant de constater que la date du 7 novembre liée aux événements ayant pourtant fondé l'URSS n'est pas commémorée comme celle du 9 mai.

"Ces événements sont différents parce que c’est un souvenir positif associé à la seconde guerre mondiale et qui réunit le peuple, nous précise Artem Sokolov. "Si l’on parle de la Révolution, il est vrai que l’on la célébrait à l’époque de l’Union Soviétique. Mais même à l’époque de l’URSS, c’était déjà une fête plus politique que populaire. Aujourd’hui, il y a plusieurs interprétations de ces événements. Il y a des divergences d'opinion et souvent des points de vue tout à fait opposés face à ces événements. C’est pour cela que cette fête ne peut pas exister en tant qu'événement publique. Parce qu’il n’y a pas d’unité, il n’y a pas de point de vue partagé.”

“Dans le domaine scientifique, cet événement suscite beaucoup de discussions mais aussi auprès du grand public. Pour certains, cette date c’est évidemment la grande révolution socialiste. Pour les autres, c’est un coup d’Etat, un bouleversement. Il y a donc des interprétations différentes. Pour les uns, cet événement a fait dévier la Russie du chemin qui lui était tracé. Et pour les autres, cet événement c’est le début d’une nouvelle ère qui a permis à l’Etat russe de survivre et à la Russie de prendre toute sa place sur la scène internationale.”

A Moscou, ce malaise évident face à l'histoire récente s'incarne à merveille dans un parc. Celui des statues déchues. Les autorités y ont déposé pêle-mêle des bustes de Lénine, Staline, Marx et Felix Dzerjinski, fondateur de la Tcheka, ancêtre du KGB. Nous y rencontrons Nikita Steniushkin et George Arutyvnan, deux étudiants en relations internationales, âgés de 19 ans. Quand on leur demande ce qu'ils pensent de Lénine on a un peu le sentiment que l’idéologie s’est effacée derrière une image plus historique mais aussi plus consensuelle.

Goodbye Lénine

“ Lorsqu’on parle d’hommes d’Etat, tout n’est pas noir ou blanc" déclare Nikita. " Lénine était une personne historique qui a changé la trajectoire de notre pays. Mais bien sur, il y a des points négatifs dans la période pendant laquelle il était au pouvoir.”

“C’était un leader très charismatique qui pouvait utiliser des mots forts dans lesquels les gens avaient foi” nous dit George.

Pour cette jeunesse qui a grandi sous l’ère Poutine, on est loin de voir en Lénine un modèle ou une inspiration dans les événements du siècle dernier.

“Je crois que l’idée d’une possible nouvelle révolution est très exagérée parce qu'aujourd'hui dans notre pays , on trouve quand même un consensus autour de tout ce qui concerne les questions politiques, économiques et sociales. Bien sur, il y a dans notre société des mécontents mais ils sont peu nombreux. Peu par rapport à l'année 1917, on ne peut même pas comparer” nous déclare Artem Sokolov.

Une affirmation de consensus généralisé un peu rapide. Les mécontents au sein de la société civile sont nombreux mais on les entend peu voire pas du tout tant l'auto-censure et la crainte d'avoir des problèmes est grande. L'esprit révolutionnaire ne souffle plus que très faiblement sur la Russie d'aujourd'hui.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK