Russie 1917-2017: trois femmes, trois destins immobiliers

Il y a un siècle, c’est de Saint-Pétersbourg que l’insurrection d’une poignée d’hommes a changé durablement le visage de la Russie et la face du reste du monde. Aujourd’hui, les palais aux façades pastel impeccables du centre-ville rappellent plus la grandeur des tsars que la révolution bolchevique de 1917. Pourtant, il suffit de passer les portes de certains immeubles pour revenir au temps de la révolution.

Masha Volkova, pétersbourgeoise de 27 ans, habite dans l’un de ces appartements communautaires, kommunalka en russe.

"Dans cette enfilade assez longue, il y a 7 pièces. Ici voilà la cuisine commune, vous voyez qu’il y a plusieurs placards, plusieurs fours, chacun a ses assiettes, chacun a ses casseroles. Certaines personnes nettoient, il y a des gens qui s’en foutent. Il y a une famille avec un bébé, vous voyez les vêtements. C’est sale, c’est en mauvais état parce que personne ne fait rien".

Pas de salle de bain

Au fond de la cuisine, une porte qui mène à la douche. "Il n’y a pas de salle de bain, elles sont très rares dans les appartements communautaires. Il y a plusieurs machines à laver, voilà la douche, dit-elle en tirant le rideau. Des fois c’est encore plus moche, mais ici il y a les mecs qui sont bien, ils ont refait un tout petit peu cette partie, on a donné un peu d’argent mais dans certains appartements, c’est encore pire que ça."

Malgré ce manque évident de confort et d'intimité, elle ne voudrait pas habiter ailleurs. L'arrière-grand-père de Masha était un aristocrate qui possédait l'entièreté de cet immense appartement. Les révolutionnaires et leur abolition de la propriété privée ne lui ont laissé qu'une chambre.

"A un moment donné ma famille voulait vendre cette pièce, et moi j’ai dit non. Pour moi, la mémoire c’est très important. Mon arrière-grand père était propriétaire de tout cet appartement. Tout l’étage. Après la révolution les autorités, le nouveau pouvoir, expropriait les appartements des aristocrates, des riches, des bourgeois et les partageaient entre plusieurs familles soviétiques. Ce qui a sauvé la vie de mon arrière-grand-père qui était religieux, c’est qu’après la révolution il est devenu bolchevique. Il a donné son accord pour rester ici, dans une seule pièce, il a tout perdu mais il a accepté, comme ça il sauvait sa famille."

Recomposition d'appartements

Masha nous explique que ceux qui en ont les moyens rachètent et rénovent plusieurs chambres pour en refaire un appartement complet.... C'est le cas de la mère de Masha qui depuis 12 ans, habite quelques rues plus loin.

Natasha Volkova nous reçoit dans sa cuisine, anciennement partagée par 3 familles différentes. "Chaque famille avait sa pièce, ils avaient la cuisine en commun et les sanitaires, comme dans chaque appartement communautaire. Mais nous avons tout changé" nous raconte-t-elle en marchant dans un long couloir lumineux qui mène à son salon. "Ici c’était la plus grande chambre, ou vivait une famille de 4 personnes."

Racheter ces chambres ne fut pas simple, en Russie il arrive fréquemment qu’il faille reloger ceux à qui on souhaite racheter une chambre. " L’agence immobilière qui nous aidait a mis beaucoup de temps à les faire déménager. Chacune des 3 familles voulait avoir un bon logement… ce qui n’est pas toujours possible. Chaque fois que les gens quittent les appartements communautaires de Saint-Pétersbourg, ils déménagent vers des quartiers plus ou moins éloignés, dans ce que l'on appelle "les dortoirs" parce que ce n’est pas possible autrement. C’est ce qui s’est passé avec les trois familles qui vivaient ici. "

La grand-mère paternelle de Masha, Guenrietta, habite loin des immeubles cossus du centre-ville de Saint-Pétersbourg, dans l’un des très nombreux appartements de style soviétiques, ceux que l’on appelait les Krouchtchevska et que l’on surnomme les " maisons en carton ". Dans les années 60, ils ont poussé comme des champignons, érigés en quelques semaines à peine dans les faubourgs des grandes villes.

Genrietta nous raconte avec le sourire le moment où les autorités lui ont remis les clés de cet appartement. " On a reçu cet appartement au printemps 1962 et on y a emménagé dès le mois de juin mon mari et moi. Quand nous sommes arrivées, il n’y avait rien du tout. Tout était vide. On a mis sur le sol notre valise, la seule chose que l’on avait, et on a fait la fête avec nos amis. C’était le bonheur. Je ne dirais pas que c’était exceptionnel de recevoir un appartement pareil mais c’était quand même un vrai bonheur pour l’époque ! Les parents de mon mari vivaient dans un appartement communautaire et pour nous, pour un jeu couple, bien sûr il n’y avait pas de place. Et puis par chance, notre usine qui s’appelait Svetlana se trouvait juste à côté”.

Pour Guenrietta dont l'intérieur semble figé dans le temps, il est inimaginable de quitter le confort rustique de son Krouchtchevska. Avec lui, c’est également le souvenir de l’époque soviétique qu’elle conserve.

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