Jeremy Corbyn, un "gauchiste" à la tête du Labour

C'est désormais officiel, on connaît le nom du nouveau patron du Labour, le parti travailliste anglais. Il s'agit de Jeremy Corbyn, celui-là même que beaucoup de militants souhaitaient afin de redonner un peu de lustre au parti de Tony Blair, après la débandade d'Ed Milliband aux dernières élections.

"Levez-vous contre ce gouvernement"

La victoire de Corbyn est avant tout la victoire d'une idée: "changer la politique au Royaume-Uni". "Nous changerons la politique au Royaume-Uni, nous défierons l'idée qui voudrait que seules les questions individuelles comptent et à la place, nous dirons que le bien commun est notre aspiration à tous", avait-il affirmé ce jeudi dans la "Rock Tower", une église de pierre grise située dans son fief d'Islington Nord, dans le nord de Londres, dont il est député depuis 1983.

"Levez-vous contre ce que fait ce gouvernement. Levez-vous contre ces coupes budgétaires honteuses", a ajouté à la tribune le vétéran âgé de 66 ans devant plusieurs centaines de militants et sympathisants du Labour arborant des badges rouges proclamant: "J'ai voté Corbyn" ou des pancartes affirmant : "J'ai voté pour une nouvelle forme de politique".

Une campagne d'idées

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Corbyn prône une politique de gauche proche de celle de Tony Benn dans les années 70 et 80. © BEN STANSALL - AFP

Le vote pour élire le leader du parti d'opposition britannique s'est clos ce jeudi. Si le résultat du scrutin, qui a réuni quelque 610 000 votants, ne sera connu que samedi, la société de paris Ladbrokes a d'ores et déjà prédit que Corbyn allait l'emporter avec 53,5% des suffrages contre 21,5% pour Yvette Cooper, 17,5% pour Andy Burnham et 7,5% pour Liz Kendall.

"J'espère qu'il va gagner" s'exclame James, 24 ans, un acteur venu en voisin ajoutant: "C'est rare de rencontrer un homme politique aussi stimulant et qui donne une telle énergie aux gens. Loin des petits jeux politiques où on s'insulte en comptant les points. Ici, on parle vraiment de politique. Jeremy a mené une campagne pleine d'espoir, l'espoir d'un changement".

Cet espoir est l'une des clefs du succès de cet homme qui se veut avant toute proche des gens. Celui qui affirme avoir mené "une campagne d'idées" a su l'insuffler en prenant une position radicalement à gauche, en faveur des petites gens, contre l'austérité, ou encore pour la renationalisation des chemins de fer et de l'énergie, qui a séduit la base du parti et les syndicats, à défaut d'emporter l'adhésion de ses collègues députés du Labour. "Nous voulons vivre dans une société où personne ne dort par terre, personne n'est SDF et où l'on prend soin de tout le monde", martelait-il jeudi soir.

Jes we can

Un discours que Corbyn a également voulu intergénérationnel. "Il semble honnête et a l'air de se préoccuper des politiques au profit des gens", dit à l'AFP Isobel Riskcurry, 22 ans, arborant fièrement un tee-shirt rouge de la campagne Corbyn.

"Je trouve qu'il a beaucoup de bonnes politiques pour les jeunes. C'est peut-être ce qui m'a attiré en premier vers lui mais après avoir fait des recherches sur d'autres sujets qu'il défend, je le trouve bon sur tous les fronts", a-t-elle ajouté avec conviction.

Des jeunes qui, dit-il, "ont été catalogués comme une génération non-politisée alors qu'ils sont en réalité une génération politisée que la politique a rayé de la carte". Les partisans de Corbyn n'hésitent pas à détourner le slogan de la campagne de Barack Obama "Yes we can" en un "Jes we can" qu'ils scandent à l'envi.

La campagne de Jeremy Corbyn "a touché les coeurs de tant de gens", lance, lyrique, Len McCluskey, le secrétaire général du syndicat Unite qui lui a apporté son soutien, comme les principaux autres syndicats.

"De toutes les émotions humaines, l'espoir est la plus puissante. C'est ce que tu nous donnes, Jeremy", a-t-il lancé.

Avec le soutien... des conservateurs

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GB: Jeremy Corbyn, le Labour © JUSTIN TALLIS - AFP

L'arrivée du radical Jeremy Corbyn à la tête du parti d'opposition travailliste britannique risque de diviser le Labour mais de réjouir le Premier ministre conservateur David Cameron tout en lui donnant quelques maux de tête, estiment les analystes.

Le vétéran socialiste a par contre peu de chances de devenir à terme Premier ministre au vu de ses idées, comme taxer plus les riches, supprimer l'armement nucléaire ou dépénaliser le cannabis, peu populaires dans le paysage politique anglais.

Son travail de chef du parti va être infernal

Une victoire de Corbyn risque également de diviser son parti et d'entraîner une hémorragie des centristes plus proches du "Nouveau Labour" de Tony Blair que de la politique anti-austérité prônée par ce végétarien, adepte du jardinage et qui se déplace à vélo, dans la lignée des partis grec Syriza ou espagnol Podemos.

"Si Corbyn est élu, il va rapidement découvrir que son travail de chef du parti va être infernal", estime Eunice Goes, auteure d'un livre à paraître sur Ed Miliband, le précédent chef du Labour qui a échoué aux élections législatives de mai.

"Abstentions, rébellions, menaces de scission et coups bas dans les médias vont être le quotidien du Labour sous Corbyn", prédit-elle. Une des Raisons pour lesquelles les conservateurs se réjouissent à la perspective d'une arrivée au pouvoir du "camarade Corbyn".

Certains d'entre eux se sont même enregistrés comme sympathisants du Labour pour pouvoir voter pour lui, encouragés par une suggestion en ce sens du Daily Telegraph, l'un des quotidiens les plus lus et soutien inconditionnel des conservateurs.

Les milieux d'affaires britanniques, traditionnellement conservateurs, sont peu intervenus dans le débat, se contentant de mettre en garde contre certaines propositions de M. Corbyn, comme plafonner les très hauts revenus ou renationaliser certaines industries.

Et si 55 économistes ont signé une lettre parue dans le Financial Times ce mois-ci pour dénoncer les projets "dangereux" de cet homme à gauche de la gauche. Quarante autres ont quant à eux rédigé un message de soutien en sa faveur.

Pour Ian Begg, professeur à la London School of Economic, son éventuelle élection "n'inquiète pas les milieux d'affaires, ils s'en fichent car avec Corbyn, la possibilité que le Labour gagne (aux élections générales de) 2020 est minime".

Pacifiste et eurosceptique

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Jeremy Corbyn (à gauche) en compagnie de Gerry Adams, le leader du Sinn Fein, en 1995. © Belga

Mais une victoire de Corbyn pourrait aussi compliquer la tâche de David Cameron en politique étrangère, sur la Syrie et l'Union européenne en particulier.

Depuis la défaite d'Ed Miliband, David Cameron dispose d'une courte majorité à la Chambre des Communes. Pour peu que quelques députés de son camp fassent défaut, il pourrait ne pas arriver à réunir le soutien nécessaire aux frappes en Syrie contre l'Etat islamique qu'il préconise, surtout avec un Labour dirigé par un pacifiste militant.

L'UE sape les intérêts des travailleurs

Suite à l'annonce de David Cameron qu'un drone britannique avait tué trois jihadistes, une première opération en Syrie qui pourrait en présager d'autres, Corbyn avait commenté "ne pas être convaincu que les frappes en Syrie apportent quoi que ce soit d'autre que la mort de civils".

Jeremy Corbyn pourrait aussi compliquer la tâche du Premier ministre qui va faire campagne pour un maintien de la Grande-Bretagne au sein de l'Union européennes, en vue du référendum organisé sur ce thème d'ici la fin 2017.

Alors que le Labour est traditionnellement pro-UE Corbyn n'a jamais caché son opinion selon laquelle l'Europe "sape les intérêts des travailleurs" .

Au final, les analystes pensent qu'un Labour dirigé par Corbyn représenterait une chance formidable pour le Premier ministre, qui pourrait renforcer son parti en récupérant les centristes échaudés par son nouveau radicalisme.

Les conservateurs "ont une occasion en or" et "Cameron doit saisir sa chance", écrivait vendredi dans le Telegraph le commentateur conservateur Fraser Nelson.

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