Roumanie 1989: l'histoire d'une révolution confisquée

Il y a 30 ans, une révolution sanglante marquait la fin d’une des dictatures les plus délirantes du 20e siècle. En décembre 1989, la Roumanie bascule. Le régime de Nicolae Ceaușescu prend fin, entraîné par la chute du mur de Berlin et l’effondrement des démocraties populaires. Contrairement aux autres pays de l’Europe centrale et orientale, la Roumanie vit alors un épisode d’une rare violence.

Plus de 1100 morts, 3300 blessés : la révolution de décembre 1989 clôt une décennie noire pour la Roumanie. Le peuple est affamé. En cause, la volonté absurde du président de rembourser intégralement la dette du pays, l’échec des plans quinquennaux. Nicolae Ceaușescu a déjà perdu le contrôle sur l’économie du pays. Il va aussi perdre le contrôle politique.

Un pasteur protestant propulsé au rang de catalyseur de la révolution

Tout commence le 16 décembre dans une ville de l’ouest du pays, Timisoara. Le pouvoir veut muter un pasteur protestant et l’expulser de son église. Trente ans plus tard, László Tőkés se souvient : "Volontairement ou non, je suis devenu un catalyseur des événements révolutionnaires en Roumanie, dans la mesure où je me suis opposé au régime de Ceaușescu, à la suppression de mon Eglise et de ma communauté nationale hongroise. Et ensuite, la révolte populaire spontanée de Timisoara a conduit à la révolution roumaine qui a renversé la dictature de Ceaușescu".

Homme d’Eglise, appartenant à la minorité hongroise, avec des connexions à l’ouest, László Tőkés est surveillé de près. Mais c’est une figure rassembleuse. Surtout dans une ville multiculturelle comme Timisoara.

Un mois après la chute du mur de Berlin, Radio Free Europe, une station d’information financée par les Etats-Unis choisit de l’interviewer : "Pour le dire très simplement, j’ai parlé du 'mur du silence' et j’ai exprimé ma volonté de briser ce mur du silence, c’est ce qui s’est alors passé. Cela faisait près d’un an que je dénonçais cela."

"Nous étions persécutés par la Securitate, la police secrète. Un de mes amis a probablement été assassiné. L’enquête n’a toujours pas eu lieu. Des membres du conseil paroissial ont été arrêtés. Tout le monde avait peur, tout le monde était persécuté. Mais malgré cette atmosphère d’intimidation et de terreur, ces gens très simples, très croyants, ont eu le courage de protester, de s’opposer à la terrible Securitate, la police secrète du régime communiste roumain."


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"Ce c’est qu’il fallait pour lancer le grand mouvement qui s’est emparé de tout le pays et a mené à la chute de Ceausescu. Et je peux vous dire que sans le soutien de la majorité roumaine, nous aurions été liquidés. C’est cet esprit de Timisoara qui a rendu possible d’avoir au moins une chance contre le régime de Ceausescu."

A Timisoara, témoin de la chaîne humaine qui se déploie autour du domicile de László Tőkés, l’écrivain roumain Claudiu Iordache raconte : "Le 16 décembre, un ami m’apprend au téléphone qu’il se passait quelque chose au centre-ville, à la maison du pasteur Tőkés. Je me rends là-bas, où je rencontre plein d’autres Roumains qui s’étaient rassemblés".

"La rue du pasteur Tőkés est bloquée par la foule, forçant ainsi tous les trams à débarquer leurs passagers. Des dizaines, qui très vite deviennent des centaines. Je rentre dans la rue du pasteur Tőkés. Je le vois pour la première fois. Il nous demande de partir pour ne pas être accusé par la Securitate d’avoir appelé à manifester."

"Evidemment, j’avais peur. C’est alors que la milice est arrivée. Elle a tenté d’évacuer la rue. Mais les gens quittant la rue ont encore bloqué plus de trams. Il y avait plus d’un millier de Roumains là-bas, menacés par la police et la milice. Au lieu d’évacuer les lieux, ils ont riposté en scandant 'Liberté, liberté !'. Le cas de Tőkés a été oublié à partir de ce moment. L’attention s’est focalisée sur ce qui se passait au carrefour. Des agents de la Securitate ont alors fait leur apparition, suivi de troupes de la milice, avec des matraques et des casques, qui ont chargé la foule. C’est comme ça que tout a commencé."

En l’absence de Nicolae Ceausescu, son épouse Elena qui est aussi vice-présidente ordonne d’ouvrir le feu sur les manifestants. Il y a des morts, plus de 70, mais les médias relaient des témoignages qui gonflent les chiffres des victimes à 4500 tués sur base de bilans approximatifs et non vérifiés.

Bucarest se soulève

Les informations sur ce qui se passe à Timisoara n’arrivent que vers le 20 décembre à Bucarest, via les ondes de Radio Free Europe ou par des étudiants.

A l’époque, Vava Stefanescu, danseuse et chorégraphe, fait partie de l’ensemble de danse de l’armée. Mais ce jour-là, les répétitions sont annulées. Le 21 décembre, c’est l’anniversaire de ses 20 ans. La jeune fille se précipite sur le lieu des manifestations à Bucarest : "Je pensais que Ceausescu n’était pas éternel, contrairement à mes parents. Le ciel était rose bleu. Il faisait chaud dehors… Tout le monde était heureux. On a passé la nuit sur la place du Palais. Pendant la nuit, on se demandait pourquoi on entendait le bruit des tirs mais que personne ne tombait. Jusqu'à ce qu’une balle nous effleure, de tout près. C’était la confusion. Des soldats tiraient sur les gens. Ils leur faisaient peur".

A Bucarest aussi donc, des tirs contre la foule. Parfois sur de jeunes, très jeunes manifestants. Des étudiants, des lycéens.

Au service militaire à cette époque, mais en permission pour les fêtes, Ion Marin Uta a été mis au courant des événements de Timisoara et décide de rejoindre les manifestants : "Si on ne le fait pas, ce sera comme à Brasov. Deux ans plus tôt, la ville s’était soulevée contre le régime. Mais malheureusement la Securitate a étouffé la révolte. J’ai dit : 'Non, il faut faire comme à Timisoara et descendre dans la rue'. Mais dans la nuit, face à la place devant l’hôtel Intercontinental, le régime a envoyé la troupe. On a tiré sur les manifestants. Il y a eu des morts et des blessés".

La peur n’empêche pas la foule de sortir dans la rue

Andrei Birsan était alors étudiant ingénieur et passionné de photographie. Il a été choqué par la violence armée de la révolution, une violence gratuite qui selon lui traduit le mépris des dirigeants communistes de l’époque pour la population.

"Je crois que c’était un des moments les plus émouvants. Je ne peux pas décrire. Fantastiquement émouvant. Libérateur. J’ai senti dès le début qu’il n’y avait pas de marche arrière. On n’avait pas de télévision, pas de téléphone. On n’avait absolument rien. J’étais étudiant. C’était le 21 décembre, je décide d’aller voir un film au centre-ville. Et là, on a entendu comme un vacarme. Je ne savais pas ce que c’était. J’ai demandé à une dame, elle ne savait pas non plus. Je suis parti à la place de l’Université où se passait la première manifestation contre Ceausescu. Je ne me rendais pas compte de ce qu’il se passait."

"Le lendemain, je suis allé voir des collègues de l’université pour prendre une bière. J’ai entendu parler de la révolution. On savait ce qui s’était passé à Timisoara la semaine précédente, mais on ne savait pas ce qui se passait à Bucarest. Je n’avais pas peur même si on tirait autour de nous. Je ne sais pas pourquoi. Parce que ça tirait mais on ne savait pas qui tirait sur qui, même aujourd’hui on ne sait pas."

Des armes pour les civils

Andrei Birsan poursuit son récit : "Plus tard ce soir-là, j’ai été à la faculté où des gardes étaient organisées pour protéger la polytechnique contre les terroristes et je suis resté là-bas. On a même reçu des armes. J’ai monté la garde à plusieurs postes mais rien ne s’est passé. En bas, les filles ont organisé un buffet avec de la nourriture. On avait même un sapin de Noel. Je suis resté là jusqu'à ce que Ceausescu soit fusillé. C’était clair qu’on s’y attendait. Tout le monde souhaitait sa mort. Peut-être n’auraient-ils pas dû le faire comme cela, il aurait fallu un procès plus long pour avoir plus d’information. En fait, on ne savait pas si on luttait contre Ceausescu ou contre le communisme, on voulait juste être libre !".

Difficile de comprendre ce qu’il se passe. Des armes circulent, c’est clair. Des rumeurs aussi. Elles affirment que des terroristes sont présents. Résultat : ça canarde dans tous les sens. Surtout autour du bâtiment de la télévision, là où travaille à l’époque la journaliste Violetta Oltean : "Le 22 décembre, la sécurité de la télévision s’apprêtait à tirer sur les manifestants qui voulaient se rendre à la télévision. Nous avons jeté des bocaux de yogourt sur les gardes pour défendre les manifestants. Je suis restée jusqu'au 31 décembre à la télévision pour aider les révolutionnaires. La Securitate nous tirait dessus. Nous avons eu des blessés et des morts. C’était le chaos absolu. Finalement, c’est l’armée qui nous a protégés. Les parachutistes sont des héros".

L’ambassade d’URSS propose même des armes aux employés de la télévision. Des armes sortent aussi de caches préparées par le régime de Ceausescu mais utilisées finalement contre lui par ses anciens camarades communistes qui s’installent au pouvoir à sa place.

Manipulation et récupération

Bref, beaucoup de questions restent longtemps sans réponse. Surtout celle-ci : la révolution de 1989 a-t-elle été confisquée ?

Pour Vava Stefanescu, l’idée que la révolution a été volée s’est vite répandue dans les esprits : "J’y ai beaucoup pensé pendant 30 ans. Une manipulation. Pourquoi fallait-il des morts ? Je suis sûre que cela s’est arrangé au niveau international. Ce n’est pas quelque chose qui a été décidé par le peuple roumain".

Pour certains, le changement a été positif. Mannequin au cours des années 80, Romanitza Iovan a réussi sa reconversion après la révolution de 1989 : "Mais c’est évident que cela nous a changé nos vies la révolution ! C’est incontestable : le changement est énorme. J’avais 25 ans et on se demandait dans quelle période on vivait. J’ai eu de la chance durant ces 25 années, dont environ 6 années très belles grâce à mon métier. Mais le changement était essentiel, car j’ai pu créer ma propre maison de mode, une petite boîte, puis une société immobilière de bureaux : un parcours parfait pour moi et j’espère pour la majorité des Roumains, la révolution est arrivée au bon moment… Et nous a fondamentalement changé nos vies".

Mannequin en fin de carrière, Romanitza devient ainsi jeune femme d’affaires. Preuve de sa réussite, les robes de bal portant sa griffe ornent le salon-atelier de sa villa cossue située dans les beaux quartiers du nord de Bucarest.

Aux murs, c’est la nostalgie. Ses portraits sur papier glacé. Sur la table basse, quelques magazines de mode des années 80, où elle fait la une. Sans bijoux, c’était proscrit par Elena Ceausescu. Avec du maquillage par contre, rapporté en contrebande par les hôtesses de la Tarom, la compagnie aérienne roumaine…

Mais le souvenir de la révolution reste. Avec ses interrogations. "J’ai été contente que cela se termine que les choses soient rentrées dans l’ordre. J’ai eu peur des tanks, de l’armée, car on ne savait pas si elle venait nous protéger ou pour déranger la population. Ou si les tanks étaient là pour rétablir un équilibre disparu, qui n’a jamais existé. C’était le chaos. On ne comprenait pas ce qui nous arrivait."

"C’est clair qu’on était déboussolé. J’ai beaucoup de questions après 30 ans. On n’a pas trouvé les réponses. De ce point de vue on est vraiment très mal. Pratiquement, depuis la révolution, on ne sait pas quoi expliquer à nos enfants. Je crois que tout le monde attend des explications, des réponses… Les générations qui viennent après nous, mon enfant de 13 ans, je ne sais pas s’ils vont chercher des réponses, car ils n’ont pas vécu cela. Ce sont ceux qui ont vécu les événements qui doivent chercher les réponses…"

Le retour des communistes

Trente ans plus tard, certains sont au sommet, comme Andrei Bîrsan. Au sommet de sa carrière d’ingénieur, au tout dernier étage de la tour d'immeuble d’une grande banque. Andrei Bîrsan a tiré ses conclusions : "Que cela ait été ou pas une révolution, c’était libérateur pour nous. Malheureusement, après les communistes de 89, est arrivée la seconde vague de communistes au pouvoir. Toujours avec notre soutien parce que nous les avons élus. Et 30 ans après la révolution, c’est encore plus triste aujourd’hui, c’est encore pire que dans les années 90. Je vois les vieux qui continuent à voter pour les communistes, qui les ont fait souffrir une vie entière, ils votent pour eux".

Andrei Bîrsan explique cela par un niveau d’éducation très bas après 50 années de communisme qui ont formaté la population, la rendant sensible aux sirènes du patriotisme, avec ses références aux ancêtres daces et à l’orthodoxie…

"On n’imaginait pas que les communistes allaient revenir. C’est le pire. Ceux d’aujourd’hui ou de la période Iliescu, c’est le comble. Après la fin de Ceausescu, on n’imaginait pas que des tanières communistes allaient apparaître d’autres communistes.

Aujourd’hui président de la Ligue Francophone Roumaine, Ion Marin Uta a grandi pendant le communisme. Il a été dans le viseur de la Securitate pour avoir entretenu une correspondance avec l’étranger, la Belgique notamment, pour avoir fréquenté les bibliothèques étrangères, française, américaine, italienne.

Pour Ion Marin Uta, par contre, la révolution n’a rien apporté de bien : "Certains ont lutté contre Ceausescu, d’autres, comme nous, voulaient changer le régime. Les communistes ne voulaient que changer le dictateur avec une sorte de perestroika ou glasnost, et c’est tout".

Après la révolution, il se fait élire au parlement. Mais rapidement, c’est la désillusion. A ses yeux, la révolution a été confisquée par un parti communiste rhabillé en Front du Salut National. Une formation qui a su capter la structure du PC, bien implantée dans tout le pays pour prendre le pouvoir sans laisser de chance aux nouveaux partis créés dans la foulée de la révolution. Bref, pour Ion Marin Uta, 1989 n’a pas changé la Roumanie.

Auteur de plusieurs ouvrages sur la révolution, Claudiu Iordache dresse aussi le même constat d’échec : "Les anciens de la Securitate contrôlent tout dans les secteurs économiques, idéologiques, militaires et politiques. Les milliardaires roumains d’aujourd’hui qui ont occidentalisé la société roumaine sont d’anciens officiers de la sécurité".

Pour avoir été révolutionnaire de la première heure, puis député et actif plusieurs années en politique juste après 1989, Claudiu Iordache a pu observer comment, selon lui, la Roumanie est passée des mains de Ceausescu aux mains des proches de Ceausescu. Pour ces deux témoins privilégiés, le bilan est donc globalement négatif : "Je suis bien plus que déçu, je suis un perdant. Je suis un homme qui a perdu l’enjeu moral de ce pourquoi il a lutté en 1989".

Pour ces déçus de la révolution, c’est bien une caste, héritière du communisme qui a étouffé la Roumanie pendant 30 ans, qui a confisqué sa révolution.

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