Roberto De Primis: "Je crois que Donald Trump n'a tout simplement pas lu la Constitution"

Premier revers de taille pour Donald Trump: une cour d’appel fédérale américaine a rejeté dimanche la demande de l’administration Trump, qui souhaitait rétablir l’interdiction d’entrer sur son territoire aux ressortissants de 7 pays à majorité musulmane. Vendredi déjà, un juge avait suspendu le décret sur immigration. Malgré l’appel de la Maison Blanche, les ressortissants des 7 pays visés par ce décret peuvent de nouveau se rendre aux États-Unis, en tout cas ceux qui ont un visa ou ceux qui ont la Green Card, la carte verte de résident permanent.

Roberto De Primis, spécialiste des États-Unis, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand à l’Université du Québec à Montréal répond à quatre questions.

Peut-on dire que le bras de fer entre les juges et l’administration Trump est engagé?

Il était déjà engagé par le passé. On a vu quand même que Donald Trump s’est engagé dans des attaques frontales assez dures par rapport à différents pans de la démocratie de l’Etat de droit. On en a souvent parlé par rapport au quatrième pouvoir, la presse, puis il y a eu quand même la communauté des renseignements, et maintenant ce sont les juges. Ce qui fait très peur, c’est que c’est vraiment l’Etat de droit qui est en train de plier en ce moment, et qui ne rompt pas heureusement, parce qu’il y a des institutions très fortes aux États-Unis. Il y a le système aussi des fameux "checks and balances", donc des pouvoirs et des contre-pouvoirs.

Et heureusement, ici, les juges sont en train de réagir. Ce qui est rassurant aussi, c’est de voir que ce sont des juges qui, des fois, ont été nommés par Bush fils, donc un président républicain. Ce sont quand même des juges à obédience ou tendance républicaine qui, quand même, viennent faire front face à un président républicain. Donc ça montre quand même l’illégalité, et des fois même, l’inconstitutionnalité d’un certain nombre de décisions prises par le président.

Est-ce le signe que la démocratie tient bon aux États-Unis ?

Oui, elle tient très bon et elle sera obligée de pouvoir continuer comme ça, parce que sinon, dans les manuels d’histoire et de sciences politiques, on va vraiment retenir Donald Trump comme la personne qui a voulu transformer la présidence américaine en une présidence monarchique, une présidence où le pouvoir est vraiment détenu par une seule personne, alors que les pères fondateurs, ceux qui ont écrit la Constitution américaine, voulaient justement éviter que le président soit comme les monarques, qu’ils voyaient en Europe.

D’ailleurs, quand on reprend la Constitution américaine, l’article 1 est sur les pouvoirs du Congrès; l’article 2, après le Congrès, c’est le pouvoir du président qui vient vraiment en contre-pouvoir avec le Congrès et la Cour suprême. Je crois que Donald Trump n’a tout simplement pas lu la Constitution. Et puis, il a des attaques frontales. Quand on reprend un simple tweet, celui de samedi de Donald Trump qui parle d’un "so-called" ("un soi-disant") juge qui a pris une décision, c’est quand même mettre à mal et diminuer aussi, pas le pouvoir, mais vraiment ce que représente la Justice, ce qui est important.

Imaginez quand même un Premier ministre, ici chez nous en Belgique, qui viendrait dire comme ça "le soi-disant juge a pris une décision pour telle ou telle affaire". C’est vraiment une coupure dans la séparation des pouvoirs, ce qu’on nous a appris jusqu’ici et justement, ce qui fait fonctionner nos démocraties dans le monde occidental. Et je crains pour d’autres nations. On a déjà vu que la presse, mais aussi les services de renseignement et les juges sont mis à mal, je pense en Turquie, je pense aussi en Italie, ça a été le cas sous Berlusconi, on était aux frontières de la démocratie, on entrait dans ce qu’on appelle la démocrature.

Peut-on dire qu’au bout de deux semaines, c’est la fin de l’état de grâce pour Donald Trump, que les choses commencent à se complexifier pour lui ?

D’habitude, pour un président entrant, il arrive souvent qu’il y ait une sorte de lune de miel au début, donc c’est assez normal. Par contre, pour Donald Trump, je ne l’ai pas vue, la lune de miel, elle n’a même pas commencé. Avec son approche un peu va-t-en-guerre et rentre-dedans — si vous permettez l’expression — dès le début, je crois que tout simplement, sa lune de miel continue avec son électorat. Mais son électorat, c’est 60 millions d’Américains qui ont voté pour lui sur 320 millions de citoyens aux États-Unis, donc ça fait 1/5 de la population qui a voté pour Donald Trump. Donc la lune de miel, elle continue avec son électorat, avec son bloc.

Mais par contre, avec le reste des États-Unis, et on le voit, il se met à dos un peu tout le monde. Et ce qui est assez cocasse, c’est que dans la garde rapprochée, on appellera ça "la garde prétorienne", ce sont ceux qui sont dans le bureau oval avec lui, c’est-à-dire le vice-président, sa fille Ivanka et même son beau-fils Jared Kushner, devaient ici rééquilibrer, sur le plan personnel, le personnage un peu fougueux et sanguin qu’est Donald Trump. Et jusqu’ici, ils ont perdu totalement le contrôle, ils n’arrivent pas justement à réguler le personnage Trump.

Les derniers événements de ce week-end vont-ils le calmer, ou au contraire, l’énerver encore plus ?

Tout ce qui est déconvenue, c’est quelqu’un qui n’aime pas du tout perdre. Et vous voyez bien le tweet qu’il a lâché samedi matin, qui était avec le "so-called judge", donc le "soi-disant juge", ça démontre vraiment qu’il va essayer de se dépêcher pour que le cinquième juge républicain soit nommé à la Cour suprême pour avoir une majorité de ce côté-là. Comme ça, s’il y a un appel d’une juridiction fédérale auprès de la Cour suprême, à ce moment-là il y a une décision en faveur de la position républicaine.

Le tweet de Donald Trump

"L'opinion de ce soi-disant juge est ridicule et devrait être renversée!"

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