Maroc: le tourisme souffre d'une surévaluation du risque terroriste

Le rêve de l'Orient continue d'attirer les Belges, qui relativisent les risques.
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Le rêve de l'Orient continue d'attirer les Belges, qui relativisent les risques. - © ClubMed

L'annonce, vite dégonflée, par le Quai d'Orsay (Affaires étrangères françaises) d'une hausse de la menace terroriste au Maroc plombe le secteur du tourisme de ce pays. Ces dernières semaines, les opérateurs français enregistraient des annulations en cascade, entre 30 et jusqu'à 50% dans certains établissements. Mais la situation n'est pas la même selon le pays d'origine des touristes. En Belgique, le comportement des candidats au voyage indique qu'ils ne sont guère inquiets.

Un à un, les pays qui ont envoyé des avions combattre le groupe terroriste Etat islamique en Irak prennent des mesures de mise en garde de leur population contre le risque accru de se rendre dans certains pays, à cause de possibles représailles. Chaque pays publie sa propre liste de pays déconseillés, et le Maroc s’est ajouté récemment à la liste française ainsi qu’à la liste danoise, qui comprend 28 pays à éviter. Les autorités de Copenhague recommandent à leurs ressortissants d’éviter les lieux qui rassemblent des foules, comme les aéroports. Auparavant, d’autres pays avaient déconseillé la destination marocaine à leurs ressortissants, notamment la Grande-Bretagne et Israël.

Les services fédéraux allemands des Affaires étrangères parlent d’une "mise en garde urgente contre le risque d’attaques" et même d’une augmentation du risque d’attaques et d’enlèvements dans le sud du Maroc. Les commentaires diplomatiques allemands mentionnent, outre les risques liés à la présence d’Al-Qaida au Maghreb islamique, le surgissement toujours possible d’auteurs isolés qui réagiraient spontanément aux nouvelles dans les médias concernant les attaques de la coalition. L’Allemagne considère cependant le Maroc comme un pays "stable dans le contexte régional et disposant d’une bonne infrastructure touristique et policière".

Pourquoi le Maroc ?

En juillet 2014, les autorités marocaines ont annoncé que le Maroc faisait l’objet d’une menace terroriste sérieuse liée à la présence croissante de Marocains dans les rangs jihadistes en Syrie et en Irak. Plus récemment, Mohamed Yassine Mansouri, le patron de la DGED (Direction générale des études et de la documentation, le nom très académique et très vague du… contre-espionnage marocain) faisait savoir devant une commission du Conseil de sécurité de l’ONU, qu’en 12 ans, ses services avaient démantelé 126 cellules terroristes, arrêté 2676 présumés terroristes et déjoué 109 complots et tentatives d’assassinat. Il a également révélé que 1203 Marocains combattaient en Syrie et en Irak où 254 d’entre eux avaient trouvé la mort. Selon Mohamed Yassine Mansouri, il faut ajouter à ces 1203 personnes 300 jihadistes belges d’origine marocaine alors qu’ils ne sont que 52 parmi les Français.

Le Maroc est donc potentiellement sensible à cause de la présence de jihadistes fanatisés de retour du front, constituant autant de foyers locaux possibles de terrorisme.

Isis, Isil, Daech, Dawla, EIIL…

Tous ces acronymes anglais, français ou arabes (variantes de langue auxquelles s’ajoutent les variantes quant aux régions désignées : Levant, Irak, Sham…) désignent la même organisation actuellement appelée sur la RTBF "groupe terroriste Etat islamique". Il ne s’agit évidemment pas d’un État réel mais d’une appellation auto-revendiquée.

Au Maroc, on ne comprend pas

En France, le point de départ de cette inquiétude est la mort par décapitation d’Hervé Gourdel en Algérie le 24 septembre. Quelques jours plus tard, le gouvernement français avait placé le Maroc en "vigilance rouge" avant de se rétracter finalement, mais le mal était fait. Le Danemark n’a pas tardé à prendre la même décision. Dans les 72 heures qui ont suivi l’alerte française, 1500 nuitées ont été annulées ou reportées par des touristes français et les réservations ont chuté de moitié, avec 550 réservations par jour contre un millier en temps normal. La "menace Daech" est constamment brandie par les clients pour expliquer leur annulation.

Omar Belhachmi est le directeur d’une agence de voyage située à Casablanca. Il devait accueillir une trentaine d’élèves français dans quelques semaines, mais l’école a annulé le séjour pour des raisons de sécurité. "C’est suite aux événements dans les pays arabes", explique Omar Belhachmi. "On constate de jour en jour des annulations sur le marché français, allemand, européen… On ne reçoit plus de demandes, c’est ça qui nous fait peur."

C’est la consternation du côté des professionnels marocains qui parlent de "psychose" des pays occidentaux. Ils dénoncent les amalgames véhiculés par les médias comme l’explique Othman Cherif Alami de la confédération marocaine du tourisme : "Les médias en Europe sont là à vouloir tout généraliser, tout intégrer, et quand bien même la Kabylie (nord-est de l’Algérie) a souffert également de cette action, nous ne comprenons pas nous, au Maroc, comment il se fait que la véritable sécurité dans notre pays n’est pas prise en compte. ‘Vigilance’… moi je veux bien… Même à Toulouse il faut être vigilant. À Marseille il faut être très vigilant même, je crois, en cette période… "

De son côté le gouvernement marocain minimise l’impact sur le secteur mais lance tout de même une opération séduction pour rassurer les principaux pays émetteurs. Lahcen Haddad, le ministre marocain du Tourisme, a déclaré à l’AFP que son pays prenait "au sérieux" la baisse des réservations touristiques depuis la France après l’assassinat du randonneur français Hervé Gourdel : "Nous prenons cette situation au sérieux et avons mis en place une cellule de veille qui a déjà commencé son travail de communication pour expliquer que le Maroc est un pays sûr pour les étrangers".

D’après des chiffres officiels marocains, le pays aurait reçu 10 04 .000 visiteurs en 2012, soit 7% de plus qu’en 2012. Une progression due à l’augmentation du nombre de touristes en provenance d’Italie (15%), d’Allemagne (13%) et d’Angleterre (12%).

Pas d’effet majeur en Belgique

Le Vice-Président de l’ABTO (l’Association of Belgian Tour Operators, représentative de la moitié environ des entreprises de ce secteur), Jean-Luc Hans estime qu’il n’y a pas eu chez nous, au contraire de la France, de mouvement de panique : "Une panique tout à fait injustifiée d’ailleurs et la France a rapidement adapté son message. On a fait un amalgame entre des stations balnéaires sûres, situées en Algérie, au Maroc, en Tunisie et le désert où de toute façon nous n’envoyons jamais aucun client. Il y a une petite clientèle spécifique d’amateurs de trekking, qui suivent des circuits propres et s’adressent à des agences spécialisées, en France."

Il estime que, chez les membres de l'ABTO, "on sent un tassement des ventes, mais sans plus. Il faut dire qu’il n’y a pas non plus de gros volumes de vente pour ces destinations en hiver. On vend d’ailleurs mieux le Maroc car le climat y est plus doux et des formules de minitrips y sont possibles, qui n’existent pas en Tunisie."

La réaction des familles belges d’origine marocaine est sans équivoque, d'après Jean-Luc Hans : "On n’a observé aucune baisse du trafic aérien ni du remplissage des avions de Jet Air Fly au départ de Charleroi. Les Belges d’origine marocaine connaissent la réalité de ce pays et ces mises en garde les font rigoler. D’ailleurs nos correspondants locaux ne comprennent pas pourquoi ce sont les marchés proches, la France, qui annule, alors que des touristes continuent à venir de loin, sans hésitation. Les Russes par exemple. Pourtant les Français devraient pouvoir mieux juger de la réalité marocaine."

Le Club Med possède trois villages de vacances au Maroc. Mais vu la situation actuelle de l’entreprise, en plein processus d’OPA (offre publique d’achat), toute communication de chiffres, tendances, fréquentation est bloquée et il ne nous a pas été possible d’obtenir des renseignements de cette entreprise.

Que signifie "vigilance rouge" ?

En France, les services du ministère des Affaires étrangères publient des "fiches de conseils aux voyageurs" et une carte assortie d’un code de couleurs : verte, jaune, orange et rouge. Ce dernier code signifie "La zone est formellement déconseillée. Les voyages vers cette destination sont à proscrire. Il est rappelé que le risque zéro n’existe pas et qu’aucune région du monde ni aucun pays ne peuvent être considérés comme étant à l’abri du risque terroriste."

Le 13 octobre, le Maroc était à nouveau au vert sur la plus grande part du territoire, mais le mal était donc fait.

En Belgique, le site des Affaires étrangères communique que "les consignes de vigilance font déjà état du risque terroriste renforcé par le retour au Maroc de certains djihadistes marocains. Cette menace doit être considérée comme sérieuse sur l’ensemble du territoire marocain." Concrètement, il est conseillé aux Belges "d'être extrêmement vigilants dans les lieux fréquentés par les visiteurs occidentaux (villes et sites touristiques, hôtels, restaurants, clubs, cinémas, écoles étrangères, moyens de transport...), lesquels peuvent constituer des cibles pour d'éventuels attentats. Le risque terroriste consiste essentiellement en attentats par des individus isolés. Les enlèvements et prises d’otages, comme récemment constatés au Mali et en Mauritanie, sont au Maroc moins probables."

Faire jouer l’assurance annulation : non !

Avec une assurance annulation, un voyage différé n’est pas perdu. Elle permet d'être indemnisé intégralement en cas d'annulation due à des événements imprévisibles. Mais tout dépend des circonstances. La décision d’annuler un voyage dépend du tour-opérateur. Lorsque le Service Public Fédéral Affaires Étrangères émet un avis négatif sur une destination déterminée, le voyageur pourra généralement annuler ou modifier son voyage sans frais. La "force majeure" ne peut être invoquée que suite à des conditions météorologiques extrêmes (tempête, brouillard, ouragan, inondations, etc.), au terrorisme (guerre, troubles et émeutes) ou à une catastrophe naturelle (éruption volcanique, incendie de forêt).

Mais ce n’est pas la situation actuelle, insiste Jean-Luc Hans : "Les Affaires étrangères n’ont pas émis d’avis négatif et si un client annule parce qu’il a des craintes – injustifiées d’ailleurs – son assurance annulation n’interviendra pas."

Patrick Bartholomé avec Charlotte Simonart, correspondante RTBF à Casablanca

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